« Du rêve individuel au projet de société, l’accompagnement à l’orientation doit évoluer », Delphine Riccio

Pour la psychologue de l’éducation nationale Delphine Riccio, l’éducation à l’orientation ne peut plus se centrer uniquement sur les aspirations individuelles des élèves mais doit permettre aussi de réfléchir collectivement au monde de demain.

Publié dans le « Monde de l’éducation », le 12 octobre 2021

Tribune. Plus d’un mois après la rentrée scolaire, les personnels chargés de l’orientation s’occupent déjà des élèves insatisfaits de leur orientation. Faute de résultats suffisants, de places dans les filières de formation, ou en raison de représentations stéréotypées et hiérarchisées des métiers, des jeunes sortis des classes de 3e, 2de, terminale ou d’une année de licence se rendent compte que le cursus qu’ils ont intégré n’est pas celui qui leur correspond.

Entre les désirs des individus et les places en formation, il existe un premier hiatus. Certaines formations sont sursollicitées quand d’autres sont délaissées. Ainsi sur Parcoursup en 2021, on observe par exemple que 19 % des candidats ont fait au moins un vœu en licence accès santé (L.AS) et 11 % en parcours d’accès spécifique santé (PASS). Or, 90 % des demandeurs ne pourront accéder à ces filières qui conduisent à médecine, dentiste, pharmacie ou maïeutique, si l’on comptabilise ceux qui ne peuvent accéder à la formation faute de place post-bac et ceux qui échouent à l’entrée sélective après un an d’études. Au fond, c’est la relation formation-diplôme-emploi qui est largement distendue. Dans une tribune publiée en juin par Le Monde, Vincent Troger [Maître de conférence honoraire en sciences de l’éducation] dénonçait le décalage entre le système d’orientation et la réalité économique et sociale. « Il ne correspond ni à la réalité des conditions actuelles d’accès à l’emploi ni aux attentes de la majorité des jeunes », soulignait-il.

Amers et désabusés
Plus globalement, l’adolescence est une période de construction identitaire où le jeune s’interroge sur son rapport au monde, sur qui il est et ce qu’il souhaite devenir. Dans ce questionnement, l’idéal occupe une place prépondérante. L’impossibilité d’accéder à la formation ou au métier rêvé est source d’une souffrance psychique pouvant conduire à de graves dépressions.

En effet, à chaque palier d’orientation mais aussi au moment de l’insertion professionnelle, il existe un risque de dévaluation de soi et de frustration. Le couperet du réel est souvent interprété chez les jeunes du côté de la culpabilisation et de la blessure narcissique, faute de pouvoir les relativiser en les situant dans un système de significations institutionnelles et d’organisation sociétale. Face au système, d’autres jeunes se retrouvent amers et désabusés, ruminent le « j’ai été mal orienté » et souffrent d’un sentiment d’injustice sociale.

En proposant un accompagnement à l’orientation centré sur le projet de l’élève, nous nourrissons les illusions chez les adolescents d’un tout-est-possible. Dans cette démarche, la réflexion en orientation reste à un niveau individuel, propice à la souffrance psychique…. et désarticulée des problématiques d’organisation sociale du travail. Pourtant, le contexte actuel de crises sanitaire, économique, sociale et environnementale a amené beaucoup de personnes à s’interroger sur l’utilité de leur métier. Il serait dommage de ne pas faire profiter les jeunes de ces réflexions. Chaque jour, nous voyons un paradoxe agir. Alors que l’urgence climatique vient interroger notre surconsommation, lorsqu’on parle orientation et projection dans l’avenir, il s’agit avant tout d’une rêverie individuelle, celle d’un bon métier où l’on gagne de l’argent pour assurer une consommation qui ne manquerait de rien. Or, les ressources naturelles sont limitées.

Penser groupe social et problématiques collectives restreint les logiques de pensée individualiste. Aujourd’hui, il apparaît clairement que l’éducation à l’orientation ne peut plus se suffire de la question individuelle « Qu’est-ce que tu veux faire plus tard ? » mais se doit d’être une question collective : « Quelle société voulons-nous construire demain ? »

Adopter une démarche éthique
A quel moment apportons-nous l’intelligibilité aux jeunes de comprendre les enjeux sociétaux contemporains, de valoriser la diversité des métiers et leur utilité sociale, de rendre compte des injustices pour une conscience citoyenne entre les humains ? La période de confinement a conduit à repenser la considération allouée à certains métiers tels qu’agent/e de service hospitalier, éboueur/euse ou vendeur/euse en alimentation. Une didactique des métiers existe mais elle est peu présente à l’école. Or, cette démarche engagerait les jeunes dans l’acquisition d’outils de compréhension du monde qui les entoure.

Jean Guichard, spécialiste international en psychologie de l’orientation, interpelle depuis plusieurs années sur la nécessité d’adopter une démarche éthique. Si nous souhaitons construire une société plus humaine, soucieuse du vivant, permettant à chacun de prendre place dans la société, il nous faut offrir des espaces-temps aux jeunes pour débattre et imaginer le monde de demain. Le processus de construction d’un récit collectif soutiendrait l’espoir et l’effort pour la construction d’un monde respectueux du vivant. Il permettrait de s’approprier l’idée de justice sociale entre les métiers, car ce qui régit la vie entre les humains ne peut pas être la loi du plus fort. Celle-ci est destructive pour une société, elle conduit aux fractures entre les groupes humains, mais aussi à la jalousie et à l’envie d’avoir et de consommer toujours plus.

Il s’avère indispensable d’accompagner les jeunes à pouvoir conduire la société dans une direction qui fasse sens. Lieu de construction de la citoyenneté, l’école est propice à être un lieu d’apprentissage du débat et de l’altérité si nous souhaitons allier vie démocratique et transformations sociétales. Ces espaces réflexifs favoriseraient le travail de deuil du « paradis perdu ». Parce que construire un monde habitable et respectueux du vivant fait sens, il est temps aujourd’hui d’adopter une démarche en orientation humaniste qui favorise l’élaboration d’un rapport « Je-Nous », entre individualités et collectif.