« Le sens de l’orientation » : une parole d’élèves sur l’orientation

Des lors qu’il s’en donne les moyens, le film documentaire est un puissant capteur et révélateur des paroles que la société élude ou refuse d’entendre.

L’irruption de Parcoursup dans l’expérience de centaines de milliers de lycéens et de leurs familles est une des transformations éducatives et sociales qui modifiera durablement les comportements de tous les acteurs et usagers du système scolaire, du secondaire au supérieur. A côté des travaux de sciences sociales qui observent ces transformations, la parole des premiers intéressés est souvent éludée, voire étouffée. Elle n’est souvent qu’une construction artificielle au travers d’enquêtes d’opinion ou de productions télévisuelles qui ne cherchent qu’un support visuel à un discours construit en amont. Fort heureusement, des documentaristes tentent d’atteindre cette parole lycéenne que la société à tant de mal à accepter et à considérer. En 2010 déjà, Philippe Troyon, dans Les Désorientés,  a suivi l’oreintation scolaire d’élèves d’une classe de BEP Sanitaire et sociale d’un lycée de Seine-Saint-Denis. Certes, il s’agit toujours de paroles singulières. Mais comme le montre toute l’histoire du film documentaire, ces films sont souvent plus riches que de simples tranches de vie car ils font sugir des anfractuosités du réel. Bien sûr, il ne faut pas tomber dans le piège de la singularité singulière: le rapport des lycéens d’aujourd’hui, notamment au monde adulte ou au travail, est aussi une construction historique qui remonte aux années 1970 lorsque se sont conjugés massification scolaire et chômage de masse conduisant à une course concurrentielle aux diplômes.

Optant pour une immersion de longue durée,  Sébastien Lifshitz, avec Adolescentes, a donné chair à une parole lycéenne, celle de deux adolescentes du collège à Parcoursup dans une petite ville, loin des métropoles mondialisées. Les dernières séquences du film – celles de l’année de terminale – montrent l’envahissement de la vie lycéenne et familiale par la procédure Parcoursup: interrogations, doutes, espoirs mais aussi conflits saturent alors l’écran.

Le documentaire de Valérie Denesle, Le sens de l’orientation (2021),diffusé sur France 3 Normandie, revient plus longuement sur l’irruption de Parcoursup dans l’expérience lycéenne, au cours d’une année inédite, celle du confinement de mars 2020 qui a interrompu brutalement l’année scolaire. La pressse a largement rendu compte des difficultés à mener des actions d’orientation dans un tel contexte.  Comme dans la démarche de Sébastien Lifshitz, Valérie Denesle a construit son film autour de la parole de deux lycéennes d’une classe de terminale littéraire, engagée par ailleurs dans une option théâtre qui permet quelques belles séquences de mise en abîme.

Ouverture : la question du travail 

L’originalité de ce documentaire tient d’abord a son ouverture qui, d’emblée, confronte le spectateur à la question centrale qui touche non seulement l’orientation, scolaire et/ou professionnelle, mais l’ensemble de la société, celle du travail:

 « On voit des gens qui travaillent à contrecœur, qui sont malades à cause de ca, qui font des dépressions nerveuses… On le voit dans leurs yeux, on voit le dégoût. On voit que tout le monde fait ça par rapport à l’argent. Qu’il n’y a pas de rêve, pas d’ambition. »

Ce retour au réel, c’est-à-dire à l’expérience même de ces lycéennes, disqualifie les discours dominants et normatifs construits autour des slogans sur l’épanouissement de soi, l’ambition individuelle et la moblité heureuse. Tout au contraire, les paroles lycéennes sont ancrées dans un tissu social, situé géographiquement – en Normandie maritime, à Dieppe – qui font affleurer la question de la mobilité difficile, voire impossible, pour des raisons financières ou psychologiques; de l’aspiration à une autonomie contrariée par l’impératif que consitue Parcoursups qui s’exprime autour de l’année de césure; des aspirations et des stratégies des parents, parfois contradictoires avec celles des lycéennes qui obligent à des compromis dont on devine le prix pour certains parents; des hiérarchies symboliques entre les différentes filières de formation, celles qui méneraient au chômage et celles qui conduiraient à un « vrai métier »; du nouveau rite de passage que constitue Parcoursup, qui sur-détermine des choix précoces à un âge qui est celui des expérimentations et des bifurcations.

Des injonctions contradictoires

Les paroles livrées par les lycéennes et montées par la réalisatrice pointent les discours contradictions délivrés à celles et ceux qui sont astreints à faire des choix qui, s’en être totalement définitifs, pèseront fortement sur leur avenir. Par petites touches, au travers de quelques paroles, y compris d’adultes, les injonctions contradictoires adressées aux lycéens – et à leurs parents – apparaissent pleinement : s’engager dans des études longues alors que l’horizon d’une retraite ne cesse de s’éloigner; faire le choix de la mobilté universitaire au risque de subir un refus en raison des priorités géographiques de recrutement des universités; faire au moins un voeu licence même si ce n’est pas son projet; adopter une vision utilitariste des études alors que chacun devrait s’épanouir, etc.

Ce documentaire mérite d’être par vu par tous ceux qui s’intéressent aux questions éducatives et par les lycéennes et les lycéens. L’effet de miroir nourrira peut-être leur propre rapport à l’orientation.

Visionner le film: Le sens de l’orientation.