L’association « Chemins d’avenir » à l’écran: entre philanthropie et auto-promotion

Les nouveaux discours normatifs sur l’orientation sociale ne sont pas seulement médiatisés par des plate-forme ou des salons. Ils trouvent également dans les médias télévisuels des relais. Les productions télévisuelles aiment les sentiers battus bordés par les haies rassurantes des idées mainstream. Dans le champ de la production audiovisuelle, on mesure toute la distance qui sépare le film documentaire qui s’est beaucoup interrogé sur le rapport entre l’image, la parole et le réel, et le « documentaire » télévisuel dit de « société » qui n’utilise l’image que pour incarner des discours élaborés hors champ.

Dans le domaine scolaire, La loi du collège de Mariana Otera est un exemple réussi d’enquête où l’image saisit des corps et des paroles sans préalable. Tel n’est pas la cas du « documentaire » intitulé Ici tout est loin réalisé par Jean-Thomas Ceccaldi et diffusé sur France 3 (disponible jusqu’au 21.03.21). Ce type de film est en passe de devenir en France un sous-genre comme l’illustre la diffusion du film Pourquoi pas moi ?, “documentaire” de Marine Gautier et Jean Crépu (2019). Il s’agit dans les deux cas de faire la promotion de dispositifs destinés à conduire les bons élèves de milieux défavorisés de certains territoires vers les grandes écocles. Le film bénéficie d’une couverture médiatique rare pour ce type de production. Radios, presse et télé ne tarissent pas d’éloges. La présentation du film sur le site de FR3 synthètise un discours très en vogue qui, à coup de généralités performatives, identifie un problème social et prétend ans le même temps le régler:
“Dans un petit village de l’Allier, au centre géographique de la France, quelques adolescents doivent faire face à une orientation décisive pour leur avenir. Ici, l’éloignement géographique induit un éloignement culturel, économique et social. Salomé Berlioux, jeune trentenaire parisienne originaire du village, a créé l’association « Chemins d’avenirs » pour aider ces jeunes. Par le parrainage, au fil de stages et d’ateliers, elle veut lutter contre l’autocensure, inciter à oser, favoriser la mobilité. Un combat contre une forme sournoise d’inégalité des chances.”
Mais de quoi est-il vraiment question dans ce film ? Quels sont ses intentions ? Donner la parole à de jeunes ruraux comme on le lit complaisamment ? Ou contribuer à la promotion d’une association qui s’inscrit dans un courant très en vogue en matière d’orientation scolaire ?
Le tableau dressé par le « documentaire » vise à accréditer l’image d’un monde rural dominé par l’agriculture, ici l’élevage. Une longue séquence sur la chasse vient conforter la « ruralisation » de la société locale. Il s’agit de bien faitre comprendre aux téléspectateurs urbains combien ces « territoires » sont loin de la modernité. Or, le bourg de Lurcy-Lévis et ses environs sont loin de cette image de « territoire » où il n’y a « pas grand-chose, pour ne pas dire rien autour de soi » selon les mots de Salomé Berlioux. Il n’est pas nécessaire de faire de longues recherches pour découvrir que Lurcy-Lévis dispose d’un des plus anciens vélodromes français (1897) et qu’il acceuille encore des compétitions. Dans le domaine culturel, on peut facilement découvrir que l’ancien centre de formation des PTT acceuille désormais le « Street art city« 

Source: autrefois-les-sabots.e-monsite.com

Plus encore, rien dans le « documentaire » n’évoque l’industrie forestière, majeure à quelques kilomètres de la forêt de Troncey, ni la tradition industrielle locale, implantée à Lurcy-Lévis, avec les établissements Baudin. Fondée en 1904, l’entreprise s’est développée en industrialisant la fabrication des sabots. Aujourd’hui, l’entreprise, qui fait partie du groupe Jambac, est devenue un leader mondial dans les machines-outils pour travailler le verre plat. La filière de la verrerie est d’ailleurs représentée par l’École nationale du verre, à Yzeure. Le campus DM & i, dont le lycée Jean-Monnet à Yzeure est l’établissement support, a été récemment classé parmi les 23 campus d’excellence nationaux. L’École nationale du verre est la seule en France à proposer une offre de formation large (du CAP au Bac + 3) sur les métiers du verre (souffleur, décorateur, tailleur, créateur verrier). Le lycée comporte aussi l’École supérieure de design et métiers d’art d’Auvergne (avec des formations jusqu’à bac + 5). Pour autant, l’Allier souffre d’un manque d’offre de formations universitaires qui explique un niveau de qualification plus faible que la moyenne nationale et des interruptions d’études précoces plus fréquentes. L’Allier est en effet un département plus industriel que la moyenne nationale. Mais de tout cela, il n’est pas question dans le « documentaire ».

Lurcy-Lévis, loin d’être un de ces territoires perdus, est donc inscrit dans la mondialisation. Mais c’est peut-être là que réside le principal problème que soulève ce « documentaire ». L’acharnement à « naturaliser » et à « ruraliser » la réalité d’une société locale bien plus complexe et bien plus diversifiée que le réalisateur ne le pense: ses images lui échappent dans des entretiens qui révèlent la diversité sociale (un éleveur, un pépiniériste, mais aussi un couple de chauffeur-routier, une institutrice, une aide-soignante, etc.). Nul doute que Lurcy-Lévis appartient à ces territoires qui ont nourri le mouvement des Gilets jaunes: aux élections européennes de 2019, le RN a obtenu 29% des suffrages suivi de la droite (14%) et de LREM (13%). Plusieurs plans montrent des commerces fermés, symboles sans doute de la crise du bourg. Mais là encore, quelques recherches montrent que Lurcy-Lévis, a été particulèrement touché par les conséquences de la crise de 2008, entrainant déclin démographique et fermetures de commerces et de services. Les caractéristiques sociales de la population – pauvreté, précarité, foyers monoparentaux – ne sont évoqués qu’incidemment par le principal du collège qui justifie le classement de l’établissement en REP. Mais le documentaire ne s’engage pas sur le terrain de l’orientation des élèves en échec scolaire car il s’agit de mettre en valeur l’individualisation des parcours à partir de « l’ambition » et des « talents ». D’ailleurs, aucun enseignant n’apparait, à l’exception du principal. Alors qu’il est question d’orientation, les Psy-En et les CIO, réduits à 3 (Moulin-Yzeure, Montluçon, Vichy), ne sont pas cités. On assiste même à une séquence articifielle ou Salomé Berlioux se présente aux collègiens afin d’expliquer les objectifs de « Chemins d’avenir », mais on se rend vite compte qu’elle ne connait pas les élèves. Mais il s’agit d’asséner les prétentions de « Chemins d’avenir », « construire votre parcours d’orientation de manière très personnalisée ». De l’activité de l’association, on ne voit que quelques images de visites: un lieu « culturel » et un lieu de pouvoir (palais de justice), et quelques échanges par téléphone de deux élèves avec leurs « parrains ».

Alors qu’une nouvelle sociologie rurale permet de penser les spécificités des populations de ces territoires périphériques, force est de constater que ni le réalisateur ni « Chemins d’avenir » ne s’y intéressent. Pourtant les travaux de Nicolas Renahy (Les gars du coin : enquête sur une jeunesse rurale, La Découverte, 2005) et de Benoit Coquard (Ceux qui restent : faire sa vie dans les campagnes en déclin, La Découverte, 2019) entrent en écho avec les objectifs du « documentaire ».

Finalement, le « documentaire » propose une fausse alternative entre l’enracinement dans un monde rural obsolète et l’horizon des grandes écoles. Plus qu’un film sur l’orientation des élèves des territoires ruraux, il s’agit là d’un concentré des représentations sociales des classes moyennes urbaines et de leurs névroses sociales. Il s’agit toujours et encore de déposséder le commun de sa parole pour lui en substituer une autre, d’instrumentaliser les corps qui seuls donnent à l’image la puissance émotive d’imposition qui lui est propre.