Bernard Desclaux, Orientation scolaire : les procédures mises en examen. Quel débat dans une société démocratique ?

Paru en 2020 chez L’Harmattan, Orientation scolaire : les procédures mises en examen de Bernard Desclaux rassemble les billets de son blog de l’auteur en se concentrant sur la question des procédures d’orientation dans le système scolaire (du collège au supérieur). Il s’agit d’une lecture « transversale » de l’histoire et de la sociologie du système scolaire au prisme de la question de l’orientation.

Sans être ni historien ni sociologue ou politiste, l’auteur mobilise sa connaissance intime de l’histoire et des pratiques d’orientation qu’il a acquise en tant que professionnel et les travaux des chercheurs. Il s’agit d’une réflexion personnelle très stimulante intéressant non seulement les spécialistes de l’histoire et de l’éducation, mais aussi les professionnels du secteur et au-delà aux enseignants.
Le point de départ de l’ouvrage souligne les ambiguïtés de la notion d’orientation qui est à la fois une action d’autorité sur autrui et une action autonome d’un sujet libre qui appelle finalement une éducation. En France, l’orientation est régie par des règles administratives régulant la circulation individuelle des élèves, tout en gérant les flux ; elles organisent les relations entre l’établissement et les familles, entre enseignants et parents. Elles affectent les pratiques pédagogiques, l’évaluation et les relations entre enseignants ainsi qu’entre les enseignants et le chef d’établissement et les parents. L’ouvrage restitue les principales étapes de l’histoire de cette orientation administrée. En 1890, l’institution scolaire remettait l’enfant à sa famille quand bon lui semblait après en avoir fait à peu près ce qu’elle voulait. Jusqu’aux années 1970, le corps professoral exerce une autorité sans faille sur l’orientation des élèves, exerçant un pouvoir sur autrui que la société finit par rejeter. Avec les nouvelles procédures d’orientation (1973) et la massification scolaire, une lente et inexorable du pouvoir professoral est à l’œuvre. Cependant, cette déconstruction n’est pas allée à son terme. Les chapitres consacrés au socle commun (2005), aux procédures dans les lycées et à la Refondation (chapitre 6) de l’école menée par Vincent Peillon (2012). L’auteur insiste sur la persistance d’une orientation contrainte au collège, « paradoxe pragmatique » (p. 29), puisqu’il doit à la fois assurer l’acquisition par tous du socle commun – donc unifier les classes d’âge – mais en même temps trier les élèves sur des critères académiques – donc de différencier les élèves. Les procédures d’orientation contraignantes expliquent l’échec de l’enracinement de l’éducation à l’éducation (p. 44-60).
Les trois derniers chapitres explorent les dernières réformes menées par J-M Blanquer (réforme du lycée articulée avec la plate-forme Parcoursup) et la loi « Liberté de choisir son avenir professionnel » (2018). Elles tendent à renforcer la mainmise des proviseurs sur les décisions d’orientation et à encourager les familles stratèges pour accéder aux bonnes spécialités.

L’orientation, une affaire d’État ?

À la différence d’autres pays, la question de l’orientation en France est caractérisée par un paradoxe tenace : alors qu’elle sert avant tout à sélectionner les élèves, cette question peine à sortir des cénacles d’administrateurs ou de chercheurs. Même les profondes transformations récentes sous l’impulsion de Jean-Michel Blanquer n’ont pas vraiment été l’objet de débats. L’ouvrage de Bernard Desclaux vient opportunément rappeler que l’orientation est au centre des enjeux démocratiques de l’école. Dans un système scolaire de plus en plus complexe, les différenciations de cheminement et d’orientation des élèves jouent un rôle prépondérant dans les inégalités scolaires (Périer, 2005). Cette approche est peu fréquente, alors qu’aux Etats-Unis, elle a été d’emblée conçue comme consubstantielle à la société démocratique. Cela ne signifie pas que la France ait ignoré la dimension politique de l’orientation, loin de là, comme l’illustre le rôle des psychologues, des Compagnons de l’université et de la Ligue de l‘éducation nouvelle dans l’entre-deux-guerres, mais le long combat pour unifier les deux ordres d’enseignement – primaire et secondaire – a laissé des traces : l’orientation a longtemps été professionnelle pour les élèves de l’ordre primaire, puis pour « gérer » l’échec scolaire, tandis que dans le secondaire, elle a été très tôt sélective, conçue pour protéger les lycées, et au-delà l’accès aux grandes écoles, d’une montée des mauvais élèves (Martin, 2020). Bernard Desclaux est fondé à interroger la fonction du système scolaire au prisme de l’orientation : l’école doit-elle « dégager une élite ou faire réussir le plus grand nombre » ? (p. 149).

Les textes officiels suffisent-ils ?
Bon connaisseur du fonctionnement de l’éducation nationale, Bernard Desclaux analyse très finement les textes officiels, de plus en plus nombreux au demeurant, qui régissent l‘orientation. Leur multiplication confirme les constats sur lesquels insiste Bernard Desclaux : l’impossibilité de changer les pratiques d’orientation ; la fonction avant tout sélective de celles-ci; la difficulté pour l’État central de définir clairement une conception claire et partage de l’orientation. Bien sûr, on peut s’interroger sur cette inflation prescriptive et normative. La production réglementaire ne dit rien des pratiques effectives des acteurs. Certains textes ne sont pas appliqués, d’autres sont détournés de leur intention initiale. Antoine Prost a ainsi montré les difficultés auxquelles les réformes scolaires font face et leurs effets inégaux et parfois paradoxaux (Prost, 2013). Alors que le système scolaire est souvent critiqué pour son uniformité, les parcours d’élèves (redoublements, orientation) différent fortement d’une académie à une autre. Ainsi mieux vaut entrer en classe de 2de sans l’académie de Créteil plutôt que celle de Nantes car les taux d’accès au lycée sont plus élevés. Cela ne dit rien du devenir des élèves car leur orientation s’inscrit dans des tissus sociaux-économiques territoriaux. Le ministère ne semble pas pressé d’avoir un état précis et régulier de ce qui se pratique dans les collèges et les lycées sous l’appellation d’orientation. La seule enquête récente disponible est celle menée pour le compte du CNESCO. Encore s’agit-il d’une enquête déclarative menée auprès des proviseurs, avec toutes les réserves qui s’imposent.

Et les acteurs ?

Reste une dernière question, la plus importante mais aussi la plus délicate que l’auteur n’aborde pas vraiment. Elle concerne les motivations des conduites adoptées par les élèves et les familles. Dans les représentations dominantes, fortement ancrées chez les élites et les classes moyennes, l’aspiration à la mobilité sociale et à la mobilité ascendante, est une valeur en soi. Le modèle des classes préparatoires et des grandes écoles dispose ainsi d’une légitimité incontestable. Ce modèle dominant entre en contradiction avec l’absence supposée d’ambition scolaire et sociale qui caractériserait les classes populaires. Comme souvent, c’est en termes de défaillance, de manque, d’insuffisance que les conduites des classes populaires sont décrites. Cette approche n’est pas sans rappeler les accusations d’imprévoyance lancées par les philanthropes, les réformateurs sociaux au XIXe siècle et les conseillers d’orientation au XXe siècle. A l’inverse, rares sont ceux qui interrogent le modèle dominant des parents et élève stratèges des classes moyennes. Les débats sur l’orientation éludent ce problème alors qu’il est central. Il ne s’agit évidemment pas de légitimer les inégalités sociales d’orientation, ni d’invoquer un « refus de parvenir » mais d’envisager la question au-delà des approches statistiques, souvent surplombantes, afin d’entrer pleinement dans le débat sur l’orientation comme enjeu démocratique.

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