Menace sur le service public d’orientation

bandeaulogohumaniteAlors que l’Onisep voit transférer aux régions la compétence d’information
sur les métiers et les formations, le secteur privé profite de la crise sanitaire pour tenter de rafler la mise.
C’est une des conséquences de la loi de 2018 sur la « liberté de choisir son avenir professionnel » : après la disparition des CIO, c’est au tour de l’Onisep (Office national d’information sur les enseignements et les professions), dont la mission de service public consiste à élaborer et diffuser de l’information sur l’orientation et les métiers, d’être menacé. « Le volet orientation de cette loi prévoit que ce soit désormais les régions qui s’en occupent. Mais il ne s’agit pas d’un transfert de compétences à proprement parler mais d’un transfert financier qui laisse les régions libres de faire ce qu’elles veulent. Libre à elles de réembaucher les personnels ou de faire appel au secteur privé, s’alarme Florence Villiers, représentante FSU à l’Onisep. Cette loi est en train de provoquer un véritable séisme chez les personnels. »
Alors que l’office compte aujourd’hui 250 postes (en équivalent temps plein), le gouvernement souhaite les réduire à 95 d’ici trois ans, soit une diminution d’effectifs de 62 %. Comme si cela ne suffisait pas, les agents fonctionnaires, qui pourtant ont passé un concours de la fonction publique, devront postuler pour conserver leur emploi. « Ceux qui souhaitent continuer à travailler pour l’Onisep se retrouvent en concurrence avec leurs propres collègues. Quant à ceux qui voudront intégrer les dispositifs mis en place par leur région, ils n’ont aucune garantie de récupérer leur travail. Et comme il s’agit de postes soumis au droit des collectivités territoriales, certains vont se retrouver à passer un entretien d’embauche pour un métier qu’ils exercent depuis des années », ajoute Florence Villiers.

Une nouvelle source d’inégalités
Le cas de la délégation régionale de l’Onisep (Dronisep) d’Auvergne-Rhône-Alpes est emblématique, car particulièrement touchée par les suppressions d’effectifs. Répartie sur trois sites (Lyon, Grenoble et Clermont-Ferrand), elle compte aujourd’hui 33 personnels. Fin 2022, il ne devra en rester que dix. Hormis deux agents qui souhaitent bénéficier d’un départ volontaire, tous sont dans le flou total… hormis les quatre CDD, dont les contrats ne seront pas renouvelés. Concrètement, l’impact de cette réforme se fera ressentir dès la rentrée prochaine. En effet, l’une des principales missions de l’Onisep est de concevoir et distribuer gratuitement les guides d’orientation recensant les formations et diplômes existant dans l’académie ou la région à destination des élèves de 3e et de terminale.

Avec la perte de cette compétence, l’accès gratuit à l’information pourrait devenir une nouvelle source d’inégalités. « Toutes les régions n’auront pas les moyens de concevoir et distribuer gratuitement ces guides. Certaines pourront avoir les moyens mais n’en auront pas l’envie. Ce service public se résumera alors au bon vouloir des présidents de région, redoute Florence Villiers. Le plus dangereux étant bien sûr les risques que cela engendre en termes de collusions avec d’une part les intérêts électoraux des régions et les intérêts financiers des lobbies industriels pour favoriser leur bassin d’emploi local, se faisant ainsi au détriment des souhaits des élèves. »

Il semblerait que l’actualité du Covid-19 a précipité le démantèlement de ce service public, laissant une place accrue au privé. Sous couvert d’assurer la continuité de l’accompagnement à l’orientation pendant la crise sanitaire, l’Onisep a engagé une collaboration avec la start-up française Glose. Il s’agit d’une entreprise fondée par Nicolas Princen, ancien responsable de la campagne Web de Nicolas Sarkozy lors de l’élection présidentielle de 2012. Il propose de remplacer numériquement les CDI des établissements scolaires. « Durant toute la période du confinement, nous avons mis en ligne l’ensemble de nos collections, y compris les payantes, afin que les élèves aient tout de même accès à cette information, explique la syndicaliste. Glose en a récupéré une partie, gratuitement, et peut s’en servir, tout cela sans aucun contrôle. On a tout simplement donné le fruit du travail effectué par un organisme public à une entreprise privée. »

Sylvestre Rome, L’Humanité, vendredi 5 juin 2020.