Salomé Berlioux : « Faire des territoires ruraux une priorité collective »

village-campagne_4761174Déjà frappés par l’inégalité depuis de nombreuses années, les territoires ruraux et les petites villes éloignées des métropoles ne doivent pas être négligés dans la reconstruction du monde de demain. D’abord parce que ces zones abritent de nombreux jeunes « oubliés » que l’association Chemins d’avenirs encourage à réussir.
Donner à tous les élèves la chance de se construire un avenir. Avant l’apparition de la crise pandémique, c’était la mission de Chemins d’avenirs. Mais maintenant que le Covid-19 a amplifié les déséquilibres entre les territoires, ne pas abandonner les jeunes ruraux est plus que vital, selon la présidente de l’association, Salomé Berlioux.

Le Covid-19 n’affecte pas que nos chairs. Il renforce aussi les inégalités. L’injustice que vous combattez à travers Chemins d’avenirs sera-t-elle encore plus forte dans les mois à venir, notamment à cause de la fracture numérique ?

L’impact du confinement a été et demeure majeur pour les jeunes : dans un contexte où collégiens et lycéens n’ont pas accès à leurs établissements scolaires, les inégalités sociales et géographiques sont, d’une façon générale, accentuées.

Et puis parce que les familles ne sont pas toutes à armes égales pour faciliter le maintien du lien scolaire, sans même parler des inégalités de logement.

Je pense aussi à l’orientation. Les données prouvent que les élèves des territoires ruraux et des petits bourgs ont une orientation plus contrainte que ceux des grandes métropoles.

Ces choix plus contraints peuvent être en partie déjoués par un travail mené au sein des établissements et associant des acteurs extérieurs à la démarche : collectivités territoriales, entreprises, associations… Or, le printemps 2020 n’aura pas permis ce travail de terrain, même si les personnels de l’Education nationale on été présents à distance.

On ne peut en outre exclure des choix dictés par ce contexte de crise, légitimement anxiogène pour les familles, surtout lorsqu’il s’agit pour leurs enfants d’aller étudier dans une grande métropole au mois de septembre.

Dans « la vie d’après », peut-on espérer que ceux qui ont été les plus impactés par le confinement soient davantage suivis ?

Une crise de cette ampleur rebat nécessairement les cartes. Reste à savoir lesquelles… Un risque existe : que les énergies et les moyens engagés demain portent pour une large partie vers les grandes métropoles. Il est normal de considérer celles-ci avec une attention particulière, la crise sanitaire ayant été particulièrement intense, en Ile-de-France par exemple.

Les territoires ruraux et les petites villes ont été et seront encore fragilisées par ce printemps 2020, sur les plans économiques et sociaux. Pourquoi ne pas profiter du contexte pour faire de ces territoires une priorité collective du « monde d’après », si tant est que celui-ci existe ?

Pendant le confinement, élèves et professeurs ont dû s’adapter aux outils numériques pour maintenir un enseignement à distance. Par la suite, la généralisation de cette méthode peut-elle être profitable aux jeunes ruraux ?

La transmission en direct, au contact des jeunes, fait partie de l’ADN du métier des enseignants. La distance leur a donc imposé de lourdes contraintes. Les récits des chefs d’établissements et des inspecteurs d’académie avec lesquels j’échange régulièrement dans le cadre de Chemins d’avenirs sont en ce sens édifiants. Tous saluent l’engagement et les capacités d’innovation de leurs personnels.

C’est d’autant plus remarquable qu’on ne peut pas dire que la France soit brillante élève en matière d’utilisation du numérique à des fins éducatives… Une étude de l’OCDE le rappelait encore récemment : seuls 56% des enseignants ont les compétences techniques et pédagogiques nécessaires pour intégrer le numérique dans l’enseignement, bien moins que la moyenne de l’OCDE.

De même, pas plus de 35% des écoles ne disposent d’une plateforme efficace pour soutenir l’apprentissage en ligne, là encore bien en-deça de la moyenne des autres pays.

On le voit bien avec des dispositifs comme celui des Campus connectés : le numérique est une solutions clé pour accompagner les jeunes éloignés des formations. Gageons que la crise sanitaire aura permis à plus d’acteurs publics et privés d’en être convaincus et de passer plus fortement à l’action.

L’économie française traverse une crise majeure. Y a-t-il un risque pour que les jeunes des périphéries se détournent des études par soucis financiers ?

Ce serait un calcul compréhensible à court terme, mais peu payant à moyen terme. Selon le démographe Hervé Le Bras, dans certains territoires fragiles, les difficultés se renforcent mutuellement : les jeunes sans diplômes risquent plus le chômage, les chômeurs sont plus pauvres que la moyenne, le chômage est un ferment de dissolution des liens sociaux et familiaux, ce qui entraîne une multiplication des familles monoparentales, dont 35 % sont en dessous du seuil de pauvreté…

Ce qui ne veut pas forcément dire faire des études longues ou « hors sol ». On peut très bien choisir une voie professionnelle en adéquation avec les enjeux de son territoire. Beaucoup de familles font d’ailleurs ce choix.

La pandémie a poussé de nombreuses personnes à se questionner. Certains envisagent par exemple de quitter les grandes villes, et beaucoup parlent de la nécessité de relocaliser les entreprises en France. De quoi redynamiser la France périphérique ?

Sur ce sujet, je suis vraiment prudente. L’idée d’une re-dynamisation de certains territoires du fait de la crise sanitaire est évidemment réjouissante. Je crains qu’il ne faille toutefois pas trop fantasmer…

Parmi les points de chute des urbains (et majoritairement des Parisiens) au début du confinement, figurent beaucoup plus de lieux de villégiature comme Belle-Ile-en-Mer, Noirmoutier, Deauville et Arcachon que les campagnes de l’Allier… Je le dis en toute objectivité, ayant moi-même une profonde affection pour la forêt de Tronçais !

Mais peut-on vraiment déduire de ces quelques semaines des mouvements significatifs et dans la durée, au profit des petits villes et des campagnes ? Quant aux jeunes ruraux, il faut surtout qu’on crée pour eux les conditions d’une mobilité qui leur permettra de se former et de travailler où ils le souhaitent. Chez eux, à cent kilomètres, à l’autre bout de la France ou à l’étranger…

Quels espoirs pour la jeune génération, dans le monde actuel et ses nombreuses incertitudes ?

Tous les espoirs ! Et ce d’autant plus que c’est précisément cette jeune génération qui les incarne.

Je ne dis pas que tout sera facile pour eux, mais… c’est aussi la vie, non ? C’est rare de ne pas avoir à se battre. Et puis : dans les moments de crise il y a certes des opportunités qui se ferment, mais parfois d’autres qui s’ouvrent aussi.

L’écologie est-elle notamment un domaine opportun pour que les jeunes des périphéries développent leurs territoires ?

Absolument ! Chez Chemins d’avenirs, nous encourageons nos filleuls à s’engager au sein d’associations, ou bien à les créer si elles n’existent pas encore. Très souvent, les collégiens et lycéens que nous accompagnons ont une sensibilité forte aux enjeux écologiques et des idées pour changer la donne en la matière, au sein de leur commune ou à plus grande échelle.

Lorsque nous avons organisé un concours de l’engagement parmi les filleuls de l’association à l’automne dernier, plusieurs d’entre eux nous ont par ailleurs fait parvenir des manuscrits de romans sur des thèmes écologiques ou des courts-métrages « verts ». Sur ces thématiques comme sur d’autres, il me semble évident que les jeunes ruraux ont un temps d’avance.

Dans le monde d’après, quel sursaut espérer pour la cause que vous défendez ?

L’avenir des jeunes éloignés des grandes métropoles doit absolument figurer à l’agenda politique des prochaines années. Cette nécessité ne date pas de la crise sanitaire. Elle demandera un réel effort.

Mais les collectivités territoriales, l’Education nationale, les entreprises et les associations agissent d’ores et déjà ! Je crois beaucoup à cette mobilisation du terrain pour amorcer la pompe.

Source: La Montagne, 18/05/2020