La loi « avenir professionnel » a multiplié les centres de formation d’apprentis dans les entreprises (Le Monde)

logo-le-monde-200x200-1Malgré un taux de chômage à 8,1 % de la population active, l’Hexagone fait toujours face à une forte pénurie de main-d’œuvre.

Par Béatrice Madeline, Le Monde, 28 février 2020

La loi pour la liberté de choisir son avenir professionnel du 5 septembre 2018 a ouvert la possibilité aux entreprises de créer leur propre centre de formation d’apprentis (CFA). Une soixantaine de sociétés s’en sont emparées. « La loi a été l’élément déclencheur », explique Françoise Merloz, directrice du premier CFA interentreprises : le CFA des Chefs, créé par Adecco, Accor, AccorInvest, Korian et Sodexo. Il va accueillir ses premiers apprentis à partir du 23 mars à Paris, Lyon et Marseille.

« La loi a débloqué les règles qui bridaient l’apprentissage. Les freins ont été levés », s’était félicitée la ministre du travail Muriel Pénicaud, le 14 février, lors de la présentation des chiffres de l’apprentissage en 2019. L’autorisation administrative des régions, jusqu’alors nécessaire à toute ouverture de centre, a été remplacée par une simple déclaration. Et le financement ne se fait plus directement par les régions, mais par l’intermédiaire des branches professionnelles en fonction du nombre d’apprentis accueillis, à partir de « coûts contrats ». « Ces montants forfaitaires nous offrent de la visibilité sur les ressources », apprécie François Milioni, directeur de la formation du groupe Schneider Electric.

« Ces CFA sont une réelle opportunité pour les entreprises qui peuvent adapter les cursus à leurs nouveaux besoins en compétences », explique Yann Bouvier, chargé de mission à la Fondation innovation pour les apprentissages (FIPA) qui regroupe treize entreprises dont Air France, BNP, La Poste, EDF, Total, Veolia, Thales… La fondation va publier un guide pratique destiné aux employeurs désireux de créer leur CFA d’entreprise, car « c’est un projet qui se réfléchit. Comme pour une création d’entreprise, il faut mener une étude d’opportunité et faire un business plan », avertit M. Bouvier.

« Assurés d’avoir un poste »
Les problématiques des entreprises sont diverses. Pour certaines, il s’agit de répondre à des besoins du marché de l’emploi qui ne sont pas – ou insuffisamment – couverts. C’est le cas de la restauration où les besoins en main-d’œuvre sont énormes. « Nos cinq groupes – Adecco, Accor, AccorInvest, Korian et Sodexo – recrutent 11 000 personnes par an en cuisine. Nous pourrions en embaucher 4 000 de plus », illustre Françoise Merloz. Le CFA des Chefs accueillera cinq cents apprentis en 2020, puis 1 000 par la suite. A la clé : l’obtention d’un titre professionnel de cuisinier, ou d’un CAP cuisine. A partir de 2021, il sera possible de décrocher un bac pro cuisine ou un brevet professionnel des arts culinaires. « Tous nos apprentis sont assurés d’avoir un poste à l’issue de la formation », souligne la directrice.

Autre exemple, le groupe laitier Lactalis, est lui aussi confronté à des pénuries de main-d’œuvre, notamment sur les métiers de la production, de la maintenance, du contrôle de gestion et du commerce. « Nous avons de trois cent cinquante à quatre cents postes vacants, explique Jean-Baptiste Vallée, directeur du développement RH. Pour répondre à nos besoins, le futur CFA apparaît comme une solution complémentaire aux partenariats que nous avons déjà noués avec les formations existantes comme, par exemple, les écoles nationales d’industrie laitière (ENIL) ». La première centaine d’apprentis est attendue à Laval, en Mayenne, en septembre 2021.

Chez Schneider Electric, la démarche est tout autre. Le CFA a vocation à répondre aux besoins de la filière. « Nous ne sommes pas dans une logique de crise de l’emploi. Moins de 20 % des apprentis de notre CFA auront vocation à rester chez nous, annonce François Milioni. Les autres rejoindront nos sous-traitants, voire nos concurrents. Et c’est bien ce que nous cherchons. Nous voulons répondre à la problématique de la filière énergie. En servant les intérêts de nos clients, nous servons les nôtres. » Le groupe va accueillir les premiers jeunes en septembre pour un BTS en domotique et bâtiments communicants : une quarantaine à Grenoble et une douzaine à Beaupréau-en-Mauges (Maine-et-Loire). L’objectif à terme est d’accueillir deux cent cinquante jeunes par an, d’ouvrir cinq nouvelles unités de formation en apprentissage (UFA) et deux autres filières de formation dans les trois ans.

C’est également pour développer l’attractivité de la filière coiffure qui peine à former et à recruter, que l’Oréal a inauguré, le 24 janvier sa nouvelle école « Real Campus », destinée à devenir un CFA d’entreprise. L’Oréal y formera 150 jeunes par an aux techniques de la coiffure, au management et aux outils digitaux. On estime aujourd’hui que 10 000 postes sont vacants en France faute de profils qualifiés.

« Un risque d’appauvrissement »
Avec son CFA Recruter autrement, Adecco est un des pionniers dans le secteur du recrutement. Depuis septembre 2019, vingt personnes sont en formation à Paris et quinze à Lyon. Sur l’ensemble de l’année 2020, cent quarante personnes seront accueillies. A l’issue de la formation d’un an, elles décrocheront un titre de niveau bac + 4. « Il n’existe aucune qualification professionnelle pour le métier de recruteur, explique Hélène Fourrier, directrice du CFA. De plus, nous sommes des militants du recrutement sans CV. Les recruteurs doivent avant tout évaluer le potentiel des candidats. »

Les chiffres
58 centres de formation d’apprentis d’entreprise ont été créés ou sont en projet depuis la loi du 5 septembre 2018 pour la liberté de choisir son avenir professionnel, d’après les dernières données du ministère du travail .

554 projets de centres de formation d’apprentis (CFA), en plus des CFA d’entreprises, ont vu le jour, dont 200 centres de formation d’apprentis ont été réalisés.

François Milioni estime que « le mécanisme mis en place par la loi est vertueux avec, notamment, une forte exigence de qualité par la certification ». Celle-ci sera obligatoire à partir de 2021. Yann Bouvier exprime, quant à lui, un petit regret : que les entreprises qui créent de nouvelles certifications tournées vers les métiers de demain ne reçoivent pas un petit coup de pouce financier. Il estime que « cette carotte aurait permis une éclosion très rapide de nouvelles certifications ».

Ces centres de formation d’apprentis d’entreprise ne font cependant pas l’unanimité. « Ils visent à former une main-d’œuvre immédiatement employable. Nous y voyons un risque d’appauvrissement à travers une formation trop exclusive. Quid de la formation du citoyen ? », s’interroge Christophe Auvray, secrétaire national du SNETAA-FO, syndicat de l’enseignement professionnel.

« A l’heure où la mobilité professionnelle est indispensable, il est contradictoire qu’une formation soit faite par une seule entreprise sur des techniques qui peuvent lui être particulières ou sur seulement des “bouts” de métiers », explicite-t-il. Les entreprises lui répondent « complémentarité ».