Les étudiants de plus en plus attirés par les formations liées aux migrations

logo-le-monde-200x200-1Dans plusieurs universités, des diplômes ont été créés autour des questions migratoires. A la sortie, les débouchés professionnels se diversifient.

Le Monde, Alice Raybaud Publié le 29 janvier 2020

A la Cour nationale du droit d’asile, Hélène Raspail, juge assesseure et enseignante-chercheuse en droit public, a souvent assisté à des situations ubuesques. « J’ai constaté chez certains professionnels, y compris avocats, d’importantes lacunes en droit des étrangers et réfugiés. Certaines personnes sont mal défendues, alors qu’elles sont en situation de vulnérabilité », affirme cette spécialiste du droit international des réfugiés.

C’est ce constat qui a conduit Hélène Raspail à créer dans son université du Mans le parcours « droit des étrangers, des réfugiés et des apatrides ». Adossé à un diplôme universitaire sur le même sujet, ce master a ouvert à la rentrée 2019. « Ce domaine du droit s’est grandement complexifié ces dernières années. Les associations sont de plus en plus en demande de spécialistes, et le sujet est très peu traité sur les bancs des écoles d’avocats », explique Hélène Raspail.

Perrine, 23 ans, est l’une des seize étudiantes de cette nouvelle formation, qu’elle a rejointe après un master 1 en droit international à Lyon. « Pendant mes stages, j’ai rencontré des juristes qui regrettaient de ne pas avoir les connaissances suffisantes en droit des réfugiés. C’est un sujet qui est devenu très contemporain, et il me semblait important d’y être formée. » Deux voies l’intéressent : la fonction publique, pour devenir officier de protection instructeur (chargé de l’instruction des demandes d’asile et d’apatridie), ou l’associatif, pour conseiller juridiquement les migrants sur le territoire.

Sciences sociales, sciences humaines, santé, droit… A l’université, plusieurs formations ont vu récemment le jour autour des enjeux liés aux migrations. C’est le cas à l’Ecole normale supérieure de Lyon, où un parcours « migrations studies » ouvrira à la rentrée 2020 en master*. « Cette question est au cœur de l’agenda politique européen et se doit donc d’être traitée scientifiquement, souligne Philippe Rygiel, professeur d’histoire contemporaine, responsable de ce parcours. Etudier les migrations et leurs impacts autant locaux que globaux permet de mieux saisir la complexité du monde contemporain. »

Migrations et santé
Les migrations sont aussi l’objet de l’Institut convergences migrations, fondé en 2017 et porté notamment par le CNRS. Cet institut planche sur une nouvelle offre de formation pluridisciplinaire, en lien avec l’EHESS et l’université Panthéon-Sorbonne.

Certaines formations sont plus spécialisées. L’université de Bordeaux a ainsi lancé un master 2 « Santé, migrations, médiations ». « Il s’agit de répondre aux problématiques d’accès difficile aux soins pour ces populations, qui se confrontent à une méconnaissance du système de santé français et pâtissent de la désertification médicale dans les espaces ruraux où elles sont dirigées », explique Laurence Kotobi, responsable du parcours et maîtresse de conférences en anthropologie sociale.

Dans ce domaine, les débouchés sont de plus en plus variés, et ne se limitent pas à la recherche. « Des postes s’ouvrent dans le secteur social et dans les collectivités territoriales, où on attend des connaissances sur le sujet. Dans l’accompagnement des réfugiés et migrants, on est encore face à un manque criant de personnel », observe David Lessault, chargé de recherche au CNRS, ancien responsable du master « migrations internationales » de l’université de Poitiers. « Ces besoins expliquent l’attractivité grandissante des masters qui traitent de ces enjeux. Mais cela se comprend aussi par le fort intérêt pour l’altérité que présentent les étudiants, qui ont grandi avec la mondialisation et sont abreuvés d’actualité internationale. »

Tout au long de son parcours, Alice Clery, étudiante, en est toujours revenue aux questions migratoires. De son expérience bénévole dans un camp à la frontière macédonienne pendant son année d’échange en Grèce jusqu’à son mémoire sur un squat de Rennes durant sa première année de master à Sciences Po, cela ne l’a pas lâchée. « Pour mon master 2, je cherchais une formation qui me permettrait d’acquérir des compétences professionnelles en gestion de projet, sans perdre de vue une réflexion critique sur les notions de développement et de mobilités », explique la jeune femme, diplômée du master « migrations » de l’université de Poitiers. A 28 ans, elle vient d’être embauchée dans un centre d’accueil des migrants au Mexique.

Le master poitevin, créé en 2004, est l’une des formations pionnières dans ce domaine, avec ceux des universités de Nice et de Paris-Diderot. Alors que les enjeux migratoires sont au cœur de l’actualité, ces acteurs historiques capitalisent sur leur histoire et la solidité de leurs laboratoires de recherche pour attirer des étudiants de toute la France. « On observe un renouveau des candidatures pour notre master, lié notamment à la médiatisation des phénomènes migratoires », précise Naïk Miret, coresponsable du master de Poitiers.

Des formations professionnalisantes
Ces formations ont également dû se réinventer. Si à Poitiers les cours sont plus axés sur la géographie, et à Nice et Paris-Diderot sur la sociologie et les relations interethniques, toutes ont décidé de renforcer l’aspect pluridisciplinaire. « Impossible d’appréhender les phénomènes migratoires à travers une seule discipline. Il faut comprendre pourquoi les personnes bougent, par où passent leurs mobilités, quels en sont les contours juridiques… », détaille Céline Bergeon, coresponsable du master de Poitiers. Face à la difficulté toujours plus grande de se diriger vers la recherche, ainsi que pour répondre aux besoins sur le terrain, il a aussi fallu professionnaliser davantage leurs formations.

Pour les étudiants, l’inscription dans des formations sur les migrations fait le plus souvent écho à une forme d’engagement. « On ne s’oriente pas vers cette spécialité par hasard », assure Hélène Raspail, de l’université du Mans. Pendant sa licence d’administration économique et sociale à Lille, Corentin Bailleul était déjà investi auprès des personnes migrantes sur le littoral de la Manche. Installé à Istanbul dans le cadre d’un échange universitaire, il s’est engagé dans une association d’accompagnement de jeunes majeurs en transit dans la ville turque. C’est à partir de ces expériences qu’il a décidé de s’orienter vers l’étude des migrations, lui aussi à l’université de Poitiers. « Les situations d’entrave des droits ou de stigmatisation qu’on observe à travers l’actualité font forcément appel à un engagement, plus ou moins important », estime le jeune homme de 31 ans, aujourd’hui chargé d’écrire des plaidoyers pour l’Unicef.

Dans ces masters, une expérience bénévole ou professionnelle est valorisée lors de la sélection à l’entrée. « L’objectif est de s’assurer que les étudiants savent bien où ils vont mettre les pieds. Car ils seront confrontés à des situations humaines lourdes », explique Hélène Raspail. Au contact de professionnels – chercheurs mais aussi membres associatifs –, les étudiants apprennent à apprivoiser ces situations. « Sans que ces formations versent jamais dans le sensationnalisme, précise David Lessault, du CNRS. Elles consistent aussi à déconstruire les représentations médiatiques des migrations. Ramener du terrain là où les étudiants n’avaient parfois entrevu jusque-là que des images stéréotypées. »

*en 2021 pour les candidatures externes à l’ENS