Qu’est-ce qu’un métier ?

cropped-fabo-1-3.pngLa Fab’O présente un texte définissant, dans la perspective de la psychologie clinique, ce qu’est un « métier ».

« Du coup, on est alors conduit à la question suivante : qu’est-ce qu’un métier ? En s’efforçant de répondre à cette question, on voudrait surtout souligner qu’il s’agit de rechercher une troisième voie entre les « bonnes pratiques » étalonnées et l’imaginaire compassionnel : celle qui vise à faire des gens de métiers, ces « connaisseurs », les protagonistes d’une action discrète mais tenace. Non pas grâce à l’expression d’une subjectivité confessant ses limites à l’expert, mais en entretenant la passion de s’emparer de l’objectivité du réel pour faire reculer les limites du métier lui-même. La santé se perd en milieu professionnel quand le métier ne fait plus l’objet des soins nécessaires. À défaut d’être « soigné » par l’organisation du travail et par ceux qui l’exercent, il peut, de ressource pour la santé qu’il était, se transformer en source de maladie.

C’est pourquoi un métier n’est sûrement pas seulement une « pratique ». Ce n’est pas non plus seulement une activité. Et pas non plus, selon nous, une profession. On le définirait volontiers comme une discordance créatrice – ou destructrice – entre les quatre instances en conflit d’une architecture foncièrement sociale. Le métier au sens où nous l’entendons est finalement à la fois irréductiblement personnel, interpersonnel, transpersonnel et impersonnel. Personnel et interpersonnel, il l’est dans chaque situation singulière, d’abord comme activité réelle toujours exposée à l’inattendu. Sans destinataire, l’activité perd son sens. C’est pourquoi le métier dans l’activité est à la fois très personnel et toujours interpersonnel, action située, adressée et, en un sens, non réitérable (Béguin & Clot, 2004 ; Sensevy, 2001).

Il est ensuite transpersonnel puisque traversé par une histoire collective qui a franchi nombre de situations et disposé des sujets de générations différentes à répondre plus ou moins d’elle, d’une situation à l’autre, d’une époque à une autre. Ce sont les attendus génériques de l’activité – réitérables eux – genre professionnel et sur-destinataire de l’effort consenti par chacun (Clot & Faïta, 2000). Le travail collectif de réorganisation de la tâche en assure ou non la « maintenance ». L’histoire transpersonnelle du métier que chacun porte en soi est l’objet du « métier au carré », ce « second métier » qui ne vit que grâce au collectif de travail qui prend ou ne prend pas soin de lui. S’il s’en sent comptable se développe alors le sentiment de vivre la même histoire qui donne à chacun le répondant indispensable pour travailler.

Enfin le métier est impersonnel, cette fois sous l’angle de la tâche ou de la fonction définie. Cette dernière est, dans l’architecture de l’activité d’un travailleur, ce qui est nécessairement le plus décontextualisé. Mais, du coup, elle est justement ce qui tient le métier au-delà de chaque situation particulière, cristallisé dans l’organisation ou l’institution. Prescription indispensable elle peut – elle devrait toujours – se nourrir du « métier au carré » que les travailleurs cherchent à faire sur leur activité pour la réaliser malgré tout, parfois malgré l’organisation officielle du travail. Le métier passe donc aussi par la tâche prescrite. C’est elle qui le retient en le codifiant, loin de l’activité effective, comme un modèle refroidi à décongeler par chacun et par tous, face au réel, à l’aide des attendus de l’histoire commune.

Cette histoire, qui forme le périmètre des actions encouragées ou inhibées dans un milieu professionnel donné, conserve, bien sûr, l’intégrale de ses équivoques, grandeurs et misères de ce métier. Cette histoire collective qui dessine la palette des gestes possibles ou impossibles fixe les frontières mouvantes du métier dans une sorte de clavier de sous entendus sur lequel chacun peut jouer ; non seulement en choisissant tel geste mais aussi en élégant tel autre. Elle a comme horizon le développement du pouvoir d’agir des sujets sur l’organisation du travail, au-delà de l’organisation du travail, sur l’institution, au-delà de l’institution. En tout cas, elle est – plus ou moins – une ressource décisive pour que cette institution conserve un devenir et eux, leur santé. La défaillance de cet exercice générique qui peut seul « remettre l’ouvrage sur le métier » laisse chacun seul face au réel. Ce « métier au carré », nourri de controverses professionnelles, est indispensable pour garder vivant un répondant générique toujours potentiellement défunt. C’est pourtant d’abord lui qui, au travail, peut rendre la vie défendable.

On le voit, dans cette conception, le métier n’est pas sédentaire. Il vit grâce aux migrations fonctionnelles qui forment autant de liaisons possibles ou impossibles et de déliaison entre ces quatre instances. Un métier s’éteint lorsque, pour des raisons toujours singulières, le transfert entre les activités réelles personnelles et interpersonnelles, l’histoire collective transpersonnelle et les tâches prescrites impersonnelles se trouve interdit. Autrement dit lorsque le développement du métier reste prisonnier d’une des enveloppes où il se nécrose ; quand l’une ou l’autre des instances du métier échoue à devenir moyen pour le développement des autres. Face aux épreuves du réel, ce type de cercle vicieux professionnel l’emporte souvent sur le cercle vertueux du renouvellement professionnel possible.

Au fond, on voudrait soutenir l’hypothèse, confirmée par une série de résultats de recherche, qu’un métier vivant est nécessairement nomade et que, pour reprendre l’expression de Vygotski, c’est uniquement en mouvement qu’il montre ce qu’il est. On peut même se demander si l’analyse d’un métier ne tombe pas sous le même paradoxe que l’analyse de la signification du mot chez le même Vygotski. En effet, selon lui, la loi fondamentale de la dynamique des significations est la suivante : « le mot absorbe les contenus intellectuels et affectifs tirés du contexte dans lequel il est inséré, il s’en nourrit et se met à signifier plus ou moins que ce qui est contenu dans sa signification lorsque nous le considérons isolément, en dehors du contexte : plus parce que le cercle de ses significations s’élargit, acquérant encore toute une série de zones chargées d’un nouveau contenu ; moins, parce que la signification abstraite du mot est rétrécie et limitée à ce que le mot signifie dans le seul contexte donné » (1997, p. 481).

C’est peut-être aussi ainsi qu’on peut comprendre la dynamique d’un métier et ses empêchements. Mais à une condition : comme le sens du mot n’est pas contenu en puissance dans sa signification abstraite mais dans la vie du contexte, le sens d’un métier ne saurait non plus se trouver prédéfini dans sa prescription impersonnelle, par ailleurs indispensable. Ce n’est pas elle qui explique l’activité des professionnels et leur histoire collective. Ce sont ces dernières qui s’expliquent avec la prescription, en entendant ici « s’expliquent » aux deux sens du terme. Cette précision interdit, selon nous, toute approche naïvement systémique du métier et confie les ressorts de son dynamisme à la « dispute » des professionnels. C’est cette donnée-là qui fonde, pour l’essentiel, une clinique du travail. »

Extrait d’ Yves Clot, « De l’analyse des pratiques au développement des métiers », Éducation et didactique, vol 1 – n°1 | 2007, 83-93.