Orientation : filles et garçons n’ont toujours pas les mêmes ambitions (Le Monde)

logo-le-monde-200x200-1Le système scolaire entretient l’idée que filles et garçons n’ont pas les mêmes goûts et compétences, ce qui justifierait des choix d’études supérieures différenciés.

Le Monde,  Soazig Le Nevé . Publié le 08 janvier 2020

« Le travail est sexué, les savoirs et les compétences sont sexués, donc l’orientation est sexuée. » Simple et lapidaire, l’équation est posée par la psychologue Françoise Vouillot dans un article de 2007 de la revue Travail, genre et société. Elle y décrit « l’impensé du genre » qui caractérise la recherche en psychologie de l’orientation en France, longtemps focalisée sur des déterminismes sociaux dont le genre ne faisait pas partie.

Comme si le constat était immuable, plus de dix ans plus tard, la réforme du lycée vient confirmer l’idée que les filles et les garçons n’affichent pas les mêmes ambitions scolaires. Dans leurs choix d’enseignements de spécialité en classe de 1re, elles sont ultramajoritaires au sein de la triplette humanités littérature philosophie-langues-sciences économiques et sociales (85 % contre 15 %) tandis que les garçons le sont en mathématiques-numérique-sciences informatiques-physique-chimie (87 % contre 13 %).

La suite est déjà écrite, ou presque : dans l’enseignement supérieur, on compte 28 % de femmes dans les écoles d’ingénieurs alors qu’elles sont 85 % dans les formations paramédicales et sociales. A contrario, à l’université, en 2017-2018, elles représentaient 70 % des étudiants en langues, lettres et sciences humaines. Et si leur part a légèrement progressé dans les formations scientifiques, elles n’étaient que 28 % en sciences fondamentales.

Tolérance sociale

« A chaque carrefour d’orientation, au lycée puis dans l’enseignement supérieur, les études scientifiques perdent des candidates et les genres s’affirment », résume Isabelle Colombari, inspectrice d’académie en charge de l’égalité filles-garçons à Aix-Marseille. Et même s’il existe une mixité dans toutes les professions, il n’y a de parité nulle part.

Pour un grand nombre d’élèves, de parents, d’enseignants et de psychologues de l’éducation nationale, « la division sexuée de l’orientation ne pose pas de questions car elle est vue comme l’expression normale des différences de sexe », appuie Françoise Vouillot. Conséquence, selon la chercheuse au Conservatoire national des arts et métiers (CNAM) : les différences observées bénéficient toujours d’une « tolérance sociale élevée » alors qu’une des finalités primordiales de l’éducation à l’orientation « devrait être très explicitement la disparition de ces différences/inégalités ».

A 3 ans déjà, un élève de petite section comprend que ce sont plutôt les femmes qui s’occupent des petits enfants, étant donné leur écrasante majorité parmi les personnels. « Tout ceci justifiera plus tard les choix d’orientation », décrit Isabelle Colombari. Plus tard, toute action en faveur de l’égalité menée auprès des élèves de 2de jouera un rôle dans le choix de leurs études, puis de leur futur métier.

Les enseignants n’ont pas une conscience assez grande du chemin à parcourir. Dans une école primaire de Marseille, une sociologue a filmé des professeurs affirmant ne pas avoir de biais. « On constate que les activités motrices sont davantage proposées aux garçons, les filles se voyant orientées vers des jeux calmes et recevant des compliments sur leur tenue vestimentaire », rapporte l’inspectrice d’académie.

Transgression

Déconstruire les stéréotypes prendra du temps. Professeure de lettres dans l’académie d’Amiens, Laurence Ducousso-Lacaze a interrogé ses élèves sur la notion de « force » dans le milieu professionnel. « Ils citent immédiatement le secteur du bâtiment, qu’ils perçoivent comme réservé aux hommes. Je leur dis qu’aide-soignante est aussi un métier où il faut de la force physique et que pour autant, on y trouve beaucoup plus de femmes que d’hommes », rapporte celle qui est aussi la référente académique pour l’égalité filles-garçons. Avec un monde du travail aussi genré, « il est difficile de demander à des garçons ou à des filles d’oser aller à contre-courant car ils le vivent comme une véritable transgression », souligne-t-elle.

Conditions premières des choix d’orientation, la confiance en soi et le sentiment de compétence diffèrent entre garçons et filles. Christine Morin-Messabel, professeure en psychologie sociale à l’université Lumière-Lyon-II, a observé que face à un exercice présenté comme de la géométrie, les filles réussissent autant que les garçons tout en trouvant l’exercice plus difficile qu’eux. De plus, « l’autoestimation de réussite peut être plus faible chez les filles même si elles ont aussi bien réussi que les garçons ».

A Gannat, dans l’Allier, les lignes ont commencé à bouger après la publication dans le journal La Montagne d’un article mettant en exergue la réussite d’une jeune fille en bac pro maintenance des matériels agricoles, au lycée Gustave-Eiffel. « Aussitôt, quatre ou cinq entreprises ont appelé la proviseure pour proposer d’embaucher cette élève, raconte Karim Benmiloud, recteur de l’académie de Clermont-Ferrand. Car les entreprises cherchent aussi à moderniser leur image, surtout dans les métiers industriels qui ne sont plus très valorisés. » Un vaste champ, grand ouvert pour permettre aux filles d’être là où on ne les attend pas.