Les parents, influents conseillers d’orientation (Le Monde)

logo-le-monde-200x200-1Les parents jouent un rôle clé dans les choix d’études supérieures des lycéens. Leur capacité à bien conseiller leurs enfants dépend de leur connaissance du système et peut être source de conflits.

Par Elodie Chermann  Publié le 10 janvier 2020

« Mes parents ont toujours cru en moi et soutenu mes choix », lance Alexia, 21 ans. Quand, après son bac S mention très bien, elle a écarté les classes prépa et les écoles d’ingénieurs pour s’inscrire en fac de droit. Quand, arrivée en deuxième année, elle a réalisé qu’elle n’avait pas les épaules pour se frotter au droit pénal et faire la carrière de juge pour enfants qu’elle envisageait depuis le CM2. Ou quand elle leur a annoncé qu’elle voulait bifurquer vers un master en droit des affaires et suivre une spécialisation en droit du sport. « Au début, ils avaient peur que je ne trouve pas de travail dans ce milieu qu’ils voyaient comme une niche », confie Alexia. « Mais ils m’ont fait confiance. Leurs craintes m’ont poussée à mûrir mon projet professionnel, et à rester en droit jusqu’en master, ce qui aujourd’hui est un gros plus sur le marché de l’emploi. »

Un témoignage qui montre à quel point les parents jouent un rôle important dans l’orientation de leurs enfants. Selon une étude publiée en décembre 2018 par le Crédoc pour le compte du Conseil national d’évaluation du système scolaire (Cnesco), ils sont le principal interlocuteur pour 52 % des 18-25 ans, très loin devant le professeur principal (10 %). Mais s’avèrent-ils de bons conseillers pour autant ?

« Quand ils sont issus des catégories professionnelles les plus aisées, ils sont armés pour apporter à leurs enfants des conseils efficaces en matière d’orientation », souligne la sociologue Agnès van Zanten, directrice de recherche au CNRS. « Non seulement parce qu’ils ont fréquenté eux-mêmes l’enseignement supérieur, mais aussi parce qu’ils savent où trouver l’information : ils arpentent les salons, se renseignent sur Internet, épluchent les classements des écoles, interrogent leur entourage… »

« Guider au mieux »

C’est le cas de Ghislaine Morvan, 44 ans, chercheuse en neurosciences. « C’est compliqué pour un jeune de faire toutes les démarches seul », témoigne cette mère de deux adolescents de 13 et 18 ans. « L’an dernier, j’ai donné beaucoup de mon temps pour accompagner mon aînée dans ses choix. Je suivais, notamment les propositions qu’elle recevait sur Parcoursup et sa position sur les listes d’attente. Connaissant bien le système universitaire et les prépas, j’ai aussi essayé de la guider au mieux quand elle était perdue et doutait, afin qu’elle fasse passer ses envies au premier plan et évite de se fermer des portes. »

Des parents issus de milieux moins favorisés, ou qui n’ont pas suivi d’études supérieures « sont souvent moins armés pour aider leurs enfants à décider de leur avenir, estimer la faisabilité d’un projet d’orientation avant de s’y engager, voire argumenter et convaincre en cas de désaccord avec le projet personnel de leur fils ou de leur fille », constate Carole Daverne-Bailly, maître de conférences en sciences de l’éducation à l’université de Rouen.

Michaël, 33 ans, en a fait l’expérience : « Je suis le troisième d’une famille de sept frères et sœurs, et le seul à être allé au-delà du BEP ou du CAP. Mes parents sont bienveillants mais comme ils ne sont pas diplômés eux-mêmes, ils ne m’ont jamais encouragé à continuer et s’en sont toujours remis à l’avis – pas systématiquement éclairé – des conseillers d’orientation. » C’est ainsi qu’à la fin du collège, Michaël a atterri en BEP électrotechnique. Un secteur qui ne l’attirait pas du tout mais « où il y avait de la place ». Après de multiples réorientations, Michaël semble avoir enfin trouvé sa voie. Il a entrepris un master pour devenir enseignant d’économie. « Si j’avais été davantage aiguillé, j’aurais sûrement eu un parcours moins chaotique », regrette-t-il.

Surinvestissement

Avoir des parents impliqués peut aussi être source de conflits familiaux. « Mon père et ma mère m’ont contrainte à faire une terminale générale au lieu du bac pro en art que je souhaitais », témoigne Julie, 19 ans, étudiante à Bordeaux. « Ils m’ont ensuite poussée à intégrer une école d’ingénierie de programmation informatique, alors que j’étais intéressée par l’art. Résultat : au début du deuxième semestre, j’ai fait un burn-out… » Julie a finalement réussi à faire entendre sa voix : elle est aujourd’hui étudiante en école d’art.

Une situation qui témoigne, dans un contexte decroissance démographique, de concurrence sur le marché du travail et de chômage, de l’inquiétude des familles quant à l’insertion professionnelle de leurs enfants. « Certains parents ont tendance à surinvestir les choix d’orientation de leurs enfants comme si c’était les leurs, et à projeter sur eux leurs désirs ou leurs angoisses », constate Héloïse Guérin-Lefebvre, psychologue clinicienne, spécialisée en orientation scolaire et professionnelle pour les adolescents et jeunes adultes. « Pour une orientation réussie, il est pourtant fondamental qu’ils laissent au jeune l’espace suffisant pour s’approprier les choix, qu’ils lui montrent que c’est de son avenir qu’il s’agit. Et qu’ils sont ouverts à toutes ses aspirations ».