Face à une sélection « devenue démentielle », les écoles d’orthophonie se réforment (Le Monde)

logo-le-monde-200x200-1Ces formations, qui n’ont admis en 2019 que 3 % des candidats, vont supprimer leurs épreuves écrites, au profit d’une sélection sur dossier et oral. Mais le nombre de places reste très restreint.

Le Monde, Eric Nunès. Publié le 09 janvier 2020

Un concours est une compétition en vue d’octroyer « un titre, un prix, une place aux meilleurs concurrents », selon le dictionnaire Larousse. Curieusement, la définition ne sied pas à ceux qui permettent d’entrer dans les écoles d’orthophonie, devenus des moulinettes à broyer les vocations. La réforme de l’accès à ces écoles est une urgence depuis plusieurs années : le gouvernement prévoit en 2020 une refonte du système étalée sur deux ans.

« Il y a aujourd’hui une telle distorsion entre le nombre de places et le nombre de candidats que la sélection est devenue démentielle », reconnaît Fréderic Pasquet, président des centres de formation universitaire en orthophonie. A la rentrée 2019, seulement 3 % des candidats (qui sont très majoritairement des candidates) ont obtenu une des 950 places ouvertes dans l’un des établissements disséminés dans toute la France. Sur la ligne de départ du marathon, 50 % des candidats sont titulaires d’un bac S, 30 % d’un bac L, les autres ont décroché un bac ES ou sciences et techniques médico-sociales.

Dans le système actuel, le concours « ne cherche pas à sélectionner les postulants les plus compétents, mais à éliminer du monde », regrette Gaëlle Lancelle-Chollier, vice-présidente de la Fédération nationale des orthophonistes (FNO) chargée de l’accès à la vie professionnelle.

La première vraie sélection est la capacité à financer une année, voire deux, de classes préparatoires à ces concours, dont le coût annuel varie de 3 000 à 5 000 euros l’année. « Un sacré budget », commente Elise Nuret, étudiante et présidente de l’Association parisienne des étudiants en orthophonie (APEO). Après avoir déboursé cette coquette somme, les candidats et leurs familles n’ont pas encore terminé de mettre la main à la poche. En effet, chaque école organise son propre concours et réclame « 80 euros d’inscription, auxquels s’ajoutent encore les transports, l’hébergement », témoigne Elise Nuret. Un gouffre pour les uns et, à l’inverse, « des rentrées d’argent pour les centres de formation », souligne Gaëlle Lancelle-Chollier.

Un système complexe
Et pour compliquer la logistique des candidats, aucune coordination n’est réalisée entre les établissements. « Un premier examen peut avoir lieu le mercredi à Lille, un deuxième le jeudi à Bordeaux, un troisième le vendredi à Poitiers », poursuit Elise Nuret. Aux étudiants de s’organiser, « mais nous sommes démunis, et rien n’est fait pour nous aider à passer cet examen », déplore Coline Segard, 20 ans, étudiante en BTS commerce international après deux années de classe préparatoire et trente échecs au concours.

Enfin, les écoles n’ont pas les mêmes attendus, ce qui accentue l’aspect aléatoire de l’examen. Les candidats se voient demander, selon les concours, des règles grammaticales, de la biologie, de la conjugaison, des mathématiques, des QCM de culture générale… « On m’a même demandé le nom de la poule qui pond des œufs bleus », témoigne une candidate. Côté organisateurs, Frédéric Pasquet reconnaît que certains QCM vont trop loin. « Mais il faut des épreuves sélectives, il n’y a pas 36 000 solutions ! »

De gros changements s’annoncent dès 2020, avec l’entrée de ces formations sur la plateforme Parcoursup. Les jeunes seront sélectionnés sur leur dossier scolaire puis par un oral d’admission. En clair, c’est la fin des concours et des prépas onéreuses qui les précèdent… Mais pas tout de suite : 2020 sera une année de transition « avec une admission selon les formes traditionnelles pour les candidats ayant fait une prépa et qui entendent légitimement valoriser cette préparation », précise le ministère de l’enseignement supérieur, interrogé par Le Monde. Deux concours, dans deux regroupements d’universités, un dans le nord et un dans le sud de la France, seront organisés. En 2021, il n’y aura plus qu’une seule modalité d’admission : examen du dossier et entretien.

Fin des prépas
Cette réforme est vue comme un premier pas par la profession. Moins de « sélection par l’argent », c’est « plus d’égalité des chances », se réjouit Gaëlle Lancelle-Chollier. « Le système de classe préparatoire avait tendance à typer socialement le profil des candidats. Nous aurons une plus grande diversité sociale. Nous sommes pour », poursuit Fréderic Pasquet.

Le ministère, de son côté, avance qu’avec cette nouvelle procédure, l’un des problèmes de la filière sera résolu : « Actuellement, toutes les places n’étaient pas entièrement pourvues, non pas faute de candidats, mais faute de coordination entre les dispositifs d’admission dispersés. » En effet, puisque les universités ne communiquaient pas entre elles, un candidat admis dans plusieurs écoles pouvait bloquer des places. En 2019, quelques dizaines n’auraient pas été pourvues. Ensuite, la réforme des études de santé en cours « peut aussi être l’occasion de mettre en place des passerelles entrantes » selon le ministère de l’enseignement supérieur. En clair : de permettre aux étudiants en filière santé de rejoindre les écoles d’orthophonie.

Toutefois, si la réforme diversifiera les voies d’accès, elle ne prévoit pas de hausse significative du nombre de diplômés. « Pourtant, il y a un besoin de soin en orthophonie partout sur le territoire français, souligne Christophe Rives, vice-président de la Fédération nationale des orthophonistes chargé de l’exercice libéral. De ce point de vue, toute la France est un désert médical, il y a seulement des déserts plus ou moins arides. » Elise Nuret, étudiante en orthophonie, le reconnaît : « Lorsque nous sortirons de l’école, nous travaillerons où nous voudrons, il y a de la place… partout. »

Nombre de places restreint
En Ile-de-France, il n’est pas rare, pour un patient, de devoir attendre une année avant une consultation. Dans le Cantal, la Creuse, l’Aveyron, le Gers, ce sont deux années qu’il faut patienter pour obtenir un rendez-vous, selon la FNO. « Cette distorsion entre les besoins sur le terrain va encore s’accentuer avec les premiers départs à la retraite. L’âge moyen de notre profession est de 40 ans, et beaucoup vont bientôt partir. La profession va connaître un “mamy-boom” que nous ne serons pas en mesure de compenser », prévient Christophe Rives.

Les étudiants frappent à la porte des écoles pour apprendre un métier et les patients frappent à la porte des orthophonistes pour obtenir des soins. Entre les deux, un nombre de places trop restreint. « C’est le résultat d’un manque de moyens chronique et d’un manque de volonté politique », estime la FNO. « Nous somme d’accord pour former davantage d’étudiants si on nous accorde les moyens d’encadrement et des postes », abonde Frédéric Pasquet. Depuis 2013, plusieurs centres ont ouvert, à Clermont-Ferrand, Brest et Rennes, chacun en mesure de former 25 à 30 étudiants.

Des centaines de Français formés en Belgique
Pour les recalés français qui ne trouvent pas de place, reste la filière belge. Des centaines d’étudiants hexagonaux partent chaque année outre-Quiévrain pour rejoindre les universités de Mons et Bruxelles. Ils se forment à ce métier aux frais de la Fédération Wallonie-Bruxelles pour le plus souvent s’installer en France, qui récupère des orthophonistes formés et qui n’ont rien coûté.

En 2018, ils sont 524 diplômés de Belgique à avoir demandé une autorisation d’exercice en France. Plus de 300 l’ont obtenue rapidement, le solde des candidats doit se soumettre à des « mesures de compensation » (stages), afin d’être en mesure d’exercer. Le fossé entre l’offre de formation et les besoins de ce métier de la santé demeure considérable. Interrogé par Le Monde, le ministère de la santé n’a pas répondu.