« En matière d’orientation, beaucoup de jeunes disent regretter le double discours de leurs parents » (Le Monde)

logo-le-monde-200x200-1Fais ce que tu veux en théorie, mais pas en pratique. De nombreux biais, plus ou moins conscients, peuvent entraver l’orientation des jeunes. En avoir conscience contribue à reprendre les rênes de sa trajectoire, explique la pédopsychiatre Marie Rose Moro.

Propos recueillis par Isabelle Hennebelle, Le Monde, 12 janvier 2020.

Professeure de psychiatrie de l’enfant et de l’adolescent à l’université Paris-Descartes et psychanalyste, Marie Rose Moro dirige la Maison de Solenn, spécialisée pour les adolescents. Fondatrice et présidente de l’Association internationale d’ethnopsychanalyse, elle est aussi coauteure de nombreux ouvrages dont Pour le bien-être et la santé des jeunes, avec Jean-Louis Brison (Odile Jacob, 2019), et Et si nous aimions nos ados… Alerte ! Adolescents en souffrance (Bayard, 2017).

Vous échangez au quotidien avec de nombreux jeunes : dans quelle mesure savent-ils ce qu’ils veulent faire plus tard ?

Beaucoup de jeunes gens que je rencontre trouvent complexes les questions d’orientation, de trajectoire scolaire et universitaire. Ils ont le sentiment que devoir effectuer des choix irréversibles dès 15 ans est un exercice difficile. A cet âge-là, il n’est pas évident de bien sélectionner ses options ou d’opter avec certitude pour la voie générale ou professionnelle. A 15 ans, on est un adolescent. Par essence, on doute, on se pose des questions, on peut avoir envie d’expérimenter, de s’opposer, de dire : « C’est moi qui sais. »

L’orientation peut-elle être source de troubles pour certains jeunes ?

A leur âge, on peut croire qu’ils savent verbaliser leur malaise. Ce n’est pas toujours le cas. Nombre de garçons, en particulier, ont des difficultés à mettre des mots sur leurs ressentis. Cependant, si on les prend au sérieux, si l’on s’assoit avec eux et que l’on discute, on peut finir par savoir. En consultation, ils peuvent être très explicites : « Je ne tiens à rien, je n’ai pas envie de devenir adulte, cette vie ne m’attire pas, mais, si je dis ça, ma mère explose et mon père se met en colère, donc je ne dis rien. »

En conséquence, ils n’ont pas envie de choisir, deviennent tristes et passifs. C’est un cercle vicieux. Sur les 3 000 jeunes que mon équipe et moi-même recevons chaque année, beaucoup disent regretter que leurs parents tiennent un double discours. Derrière le théorique « Fais ce qu’il te plaît », ils se rendent bien compte que leurs géniteurs font une hiérarchie entre les filières, les options et les cursus. Cela pousse souvent les enfants à renoncer à leur rêve profond.

Quelles autres raisons à leur malaise évoquent-ils ?

Ils avancent rarement des causes rationnelles et objectives comme le chômage ou le fait que l’on ne connaît pas encore les métiers de demain. En revanche, ils mettent souvent en avant l’absence de valeur et de sens dans leur vie. Bien sûr, il y en a toujours qui affirment : « Je veux être médecin ou je veux réussir sur le plan financier. » Mais, pour quelques-uns de ceux-là, combien d’autres se questionnent : « Pourquoi aurais-je envie d’être productif, de gagner de l’argent, de prendre des responsabilités dans une société sans avenir, sur laquelle pèsent des menaces écologiques ? » Heureusement, face à la question environnementale, tous ne sont pas négatifs, loin s’en faut. Ils sont même de plus en plus nombreux à vouloir agir pour la planète. Les études deviennent alors un moyen positif de donner du sens à leurs valeurs.

Quels sont les biais qui peuvent entraver leur trajectoire ?

Ils sont nombreux. Sur le plan sociologique, il s’agit de voir si, dans son milieu, le jeune dispose des bonnes informations pour faire des choix pertinents : doit-il opter pour un parcours scientifique, une prépa, une école d’art ? Je vois des enfants de classe populaire qui découvrent seulement en terminale l’existence et la finalité des classes préparatoires. C’est très tard. De même, certains bons élèves de milieu défavorisé décident de faire médecine, non pas par vocation ou appétence, mais parce que c’est « connu ». Les informations sur l’orientation ne sont jamais à hauteur d’adolescent, c’est regrettable. Des biais liés au genre persistent aussi. Quand une fille veut faire une école d’ingénieurs, il n’est pas rare encore aujourd’hui qu’on lui barre la route : « Non, ce n’est pas pour toi, il n’y aura que des garçons dans l’école, tu n’as pas la personnalité, tu n’auras pas le niveau… »

Quels sont les autres biais ?

L’autocensure. A cet âge-là, on manque de confiance en soi. Et, parce que l’on a peu d’estime de soi, on ne s’autorise pas à prendre telle ou telle voie. Plus on appartient à une classe sociale modeste, moins on va s’autoriser et moins on s’imagine qu’on est capable et que l’on pourrait dépasser ses parents.

Justement, dans quelle mesure la famille pèse aujourd’hui sur le libre arbitre des jeunes ?

La question des loyautés familiales inconscientes influence les cheminements. En fonction de son histoire, chaque famille va plutôt valoriser telle ou telle orientation. Des artisans ne vont pas avoir les mêmes attentes que des sportifs ou des médecins. Parfois les adolescents n’ont pas envie de perpétuer le modèle et s’opposent. Cela n’est pas grave s’ils s’investissent dans autre chose qui leur convient mieux. Mais s’ils n’envisagent aucune autre option à la place, cela peut vite devenir problématique car on se retrouve face à un vide angoissant. Les questions d’orientation sont un terreau fertile aux conflits de cette période : s’y jouent l’autonomisation, la séparation, la remise en question… On dit que l’orientation est l’affaire des jeunes, mais c’est, en réalité, aussi une histoire de parents, car ils s’y investissent énormément. Démêler cet écheveau est complexe.

Avez-vous des exemples ?

Je pense à un garçon reçu en consultation avec son père et sa mère, tous deux nés au Maroc et issus d’un milieu défavorisé. Depuis son enfance, leur fils dessine des robes. Le problème est que ni lui ni ses parents ne peuvent imaginer qu’il puisse en faire son métier. Dessiner des robes dans une école de stylisme chère et privée ne fait pas partie de leurs repères familiaux. De plus, les parents sont interloqués par ce choix, et de ce que cela peut révéler de la personnalité de leur progéniture. Après discussions, ils ont fini par accepter son choix et admettre sa vocation. Cela ne s’est pas fait sans résistance : il a fallu les accompagner tous les trois, afin qu’ils ne vivent pas cette orientation comme une rupture tragique avec le milieu d’origine.

Quel poids pèse l’institution scolaire sur les parcours ?

Les professeurs restent une figure d’identification importante. Combien d’adolescents choisissent leur métier en fonction d’un professeur qui les a marqués ? Bien qu’ils ne soient pas les géniteurs, ces adultes sont porteurs de valeurs, et le regard qu’ils posent sur les élèves est important. Je me souviens d’une étude sur l’illettrisme que nous réalisions dans un lycée professionnel. Lors d’un entretien, un garçon nous confie qu’il est en boulangerie mais qu’il n’aime pas du tout cette filière. Nous l’avons questionné : comment est-il arrivé là, alors ? Il était plutôt assez bon en maths, en algèbre en particulier, et adorait le calcul mental. Initialement, il s’imaginait « prof de maths ». Le problème, raconte-t-il, est « qu’aucun prof ne voyait que j’aimais ça, les maths ». Au fil du temps, il s’est désinvesti. Il aurait peut-être pu enseigner les mathématiques, mais il fallait que quelqu’un y croie. Il n’a pas eu cette chance.

Vous avez pu vous-même mesurer à quel point ce regard de l’autre est essentiel…

Oui, c’est exact. Je suis fille d’immigrés espagnols de Castille. Mon père est arrivé en France dans les années 1960, afin que ses enfants puissent accéder au savoir. Mon père travaillait comme bûcheron. Il lisait et écrivait un peu, mais n’avait pas été à l’école, ma mère non plus. Son idéal était que ses enfants deviennent docteurs. Nous habitions un village dans les Ardennes. J’étais, certes, excellente à l’école, mais je me rendais bien compte que cela ne suffirait pas à faire de moi un médecin, tant nous étions éloignés de cet univers. Pourtant, les profs m’ont encouragée, ils m’ont dit que je pourrais être institutrice. Plus tard, en troisième, j’ai écrit un texte et un enseignant a dit que je rédigeais très bien et que je devrais faire des études supérieures. Encouragée de toutes parts, j’ai finalement suivi un double cursus de psychiatrie et de philosophie puis d’anthropologie. C’est parce que des gens ont cru en moi, qu’ils ont porté un regard sur moi au-delà de ce que j’avais imaginé, que j’ai pu construire l’idée de devenir médecin.

Comment aider les jeunes à suivre un chemin en phase avec leurs aspirations profondes ?

Je plaide pour que la question de la jeunesse soit un objet politique. Il faut que l’éducation nationale soit prioritaire, et qu’elle dispense les informations nécessaires « à hauteur » d’adolescent. Beaucoup de choses se jouent au collège, c’est le ventre mou, c’est là où il faudrait faire le plus d’efforts afin que les jeunes, en particulier dans les zones défavorisées, ne décrochent pas. Il faut bâtir la triade parents-école-adolescent. Or, l’école se méfie des parents, et nombre de parents ne font pas assez confiance à l’école.

Quelles autres pistes suggérez-vous ?

Il faudrait aussi laisser un espace possible d’une année après le bac afin d’expérimenter. C’est par expérimentation que l’on trouve sa voie : voyager, cueillir des oranges, être serveur dans un restaurant en bord de mer… Or, avec Parcoursup, il est compliqué de s’arrêter un an. Et puis, en France, « faire un break » n’est pas très bien vu, alors que dans d’autres pays, c’est valorisé.

Par ailleurs, il faut aussi considérer les envies de parcours inhabituels comme une source de créativité, et pas un problème. Pour accompagner ce garçon qui dessinait des robes, nous avons cherché de grands créateurs du Maghreb, et nous lui en avons parlé, afin qu’il puisse s’en inspirer, mais surtout que ses parents puissent imaginer qu’il pouvait être un grand créateur. Enfin, comme je l’ai écrit dans mon livre Et si nous aimions nos ados ?, il est urgent de porter un regard sur les compétences des jeunes, et pas seulement sur leurs manques, comme c’est trop souvent le cas en France.