Des études pour « mieux se comprendre » ? Les désillusions des étudiants en psychologie (Le Monde)

logo-le-monde-200x200-1La filière, qui se révèle autant scientifique que littéraire, déroute toujours nombre de jeunes qui ont décidé de la suivre. Même si, notamment depuis Parcoursup, ceux-ci semblent un peu mieux informés. Par   Publié le 14 novembre 2019 à 05h00.

En terminale, Léonie pensait s’être bien renseignée sur le contenu des études de psychologie. Pourtant, cela ne l’a pas empêchée d’être « très surprise » en intégrant sa première année de licence à l’université de Strasbourg. « Je savais qu’il y aurait des matières scientifiques, mais j’étais loin de m’imaginer l’ampleur que prenaient les sciences dans la psychologie », lance l’étudiante, aujourd’hui en troisième année. Face à ce programme dense, elle a rencontré « quelques difficultés », mais s’est découvert une passion pour la variété de la recherche scientifique liée à la discipline.

Ce n’est pas le cas de tous ceux qu’elle a pu croiser sur les bancs de première année. Filière en tension, extrêmement attrayante auprès des lycéens, la psychologie souffre d’une représentation biaisée, voire idéalisée, ce qui donne lieu parfois à de véritables désillusions. « C’est une discipline qui n’est pas du tout enseignée au lycée, et cette inconnue séduit de nombreux jeunes, note David Clarys, président de l’Association des enseignants-chercheurs en psychologie. Le passage à l’université coïncide également avec une période de la vie où ces jeunes adultes se posent beaucoup de questions et pensent pouvoir trouver des réponses dans cette filière. Ce qui n’est en rien sa destination première. »

Clément est de ceux qui étaient venus « chercher à mieux se comprendre » en licence de psychologie. Il pensait aussi pouvoir y apprendre à « lire le sens caché des gestes », comme l’énonçait un des livres qu’il lisait adolescent. Or, quand l’année commence dans son université d’Aix-Marseille, il découvre que le cursus consacre très peu de temps à la psychologie clinique – le soin en cabinet ou à l’hôpital – au profit de matières plus scientifiques (statistique, neurobiologie, psychologie cognitive…), souvent liées à la psychologie sociale. C’est pourtant souvent la « clinique », abondamment véhiculée par le cliché du praticien devant son patient étendu sur son divan, qui attire de nombreux jeunes, comme lui, vers la discipline.

Hécatombe en première année

« En France, la psychologie – et notamment sa dimension scientifique – est encore méconnue », constate Tanguy Leroy, maître de conférences en psychologie sociale à l’université Lumière Lyon-II. Beaucoup d’étudiants s’orientent en « psycho » en pensant s’appuyer uniquement sur leurs compétences littéraires. « Pour réussir, il faut être très bon en sciences », rappelle David Clarys. A son entrée à l’université de Strasbourg, Marie est tombée des nues en découvrant que ses cours de statistique et de neurobiologie noircissaient une grande partie des cases de son emploi du temps : « C’était aux antipodes de l’idée que je me faisais de la psychologie. » Face à ces matières, cette bachelière littéraire fait un blocage. « J’étais très frustrée », lâche-t-elle. Même quand elle se force, Marie peine à se maintenir à niveau. Elle redouble chacune de ses années mais finit par décrocher sa licence. Pour ensuite se réorienter, en master, vers les métiers de l’enseignement.

Moins de 45 % des inscrits en première année réussissent leur passage en deuxième année

« Voie de garage », « lieu de repli des flemmards », d’autres stéréotypes sont encore régulièrement utilisés pour qualifier les études de psycho. « C’est pourtant une filière exigeante, avec une notation sévère où il faut travailler tout autant que dans les autres licences, témoigne Elise, 24 ans, en master de psychopathologie à Paris-Descartes. Elle s’avère aussi très lourde sur le plan humain. On est amené à faire un travail psychologique sur soi-même pour devenir un bon praticien. »

Moins de 45 % des nouveaux bacheliers inscrits en première année réussissent leur passage en deuxième année, selon les chiffres ministériels. Un pourcentage que Noëlle Girault-Lidvan, directrice de la licence de psychologie de l’université Paris-Descartes, tend à relativiser : « Si le décrochage et les réorientations existent, ces chiffres ne prennent pas en compte ceux qui ne se seront jamais présentés durant l’année. » D’autant que, insiste-t-elle, la réorientation n’a rien d’un échec : « Beaucoup d’étudiants entreront en licence sans certitude d’exercer par la suite sous le titre de psychologue, mais les notions apprises peuvent être très utiles à de nombreux métiers, comme les professions auprès d’enfants. »

L’effet Parcoursup

Les choses, toutefois, changent peu à peu. « Aujourd’hui, les étudiants savent davantage pourquoi ils sont là, et ont un projet professionnel plus ou moins défini en tête », estime David Clarys, qui impute cette évolution aux processus d’orientation qui surviennent très tôt dans le parcours des adolescents. « La plate-forme Parcoursup est venue un peu plus appuyer ce phénomène qu’on observe depuis quelques années : les lycéens vont de plus en plus loin dans leurs réflexions d’orientation », pointe-t-il. « Parcoursup permet de soumettre à tous les candidats une description de la discipline, quand, auparavant, nos actions d’information ne touchaient qu’une partie marginale des candidats », abonde Tanguy Leroy.

Seuls des efforts concentrés sur l’orientation pourront efficacement diminuer le phénomène de désillusion des néo-étudiants

La plate-forme d’inscription dans le supérieur a-t-elle pour autant modifié les profils des étudiants ? Difficile à dire, à peine deux ans après sa mise en application. A l’université Paris-Descartes, où l’on enregistre 12 000 candidatures pour 675 places, on remarque un véritable impact : nettement plus de bacheliers scientifiques dans les effectifs, et une hausse de 10 % du taux de présence aux examens et de la réussite en première année. Mais c’est loin d’être le cas dans toutes les universités. « A ce stade, on ne note aucune inflexion majeure, que ce soit sur les profils ou la réussite des étudiants », argue David Clarys.

Même son de cloche du côté de l’université Lyon-II. Pour sa vice-présidente, Valérie Haas, seuls des efforts concentrés sur l’orientation pourront efficacement diminuer le phénomène de désillusion des néo-étudiants. « Nous devons continuer de mener un travail soutenu dans le secondaire, pour expliquer les attendus des formations et déconstruire les préjugés. » Un travail d’information qui, avec la réforme du bac, devra désormais débuter dès la seconde, moment charnière de décision des spécialités pour les lycéens.

Malgré une insertion parfois difficile, les débouchés des études de psychologie s’avèrent aussi multiples, parfois inattendus pour les étudiants : psychologue du sport, neuropsychologue, consultant en entreprise… « Il faut savoir explorer l’ensemble du champ disciplinaire et ne pas se contenter de la psychologie clinique, qui n’est pas celle qui sera la plus pourvoyeuse d’emplois… », observe Tanguy Leroy.