La réforme de l’accès à l’université : un malthusianisme libéral ? 1/2

Capture.JPGLe gouvernement vient d’annoncer son projet de réforme de l’accès à l’université.  Les problèmes d’inscription résultent du télescopage d’un facteur conjoncturel, l’arrivée aux portes du supérieur de la génération du mini baby-boom de l’an 2000, et de deux facteurs structurels, le sous-financement des universités que les lois Pécresse et Fioraso ont institué au nom d’une autonomie mortifère et des enjeux pédagogiques très anciens qui remontent aux années 80.

Engagées dans la mondialisation du marché des titres universitaires aiguillonnée par le benchmarking, les universités sont sommées de s’inscrire dans un processus de regroupements bureaucratiques pour atteindre une taille critique. Au printemps dernier, Arte a diffusé un documentaire intitulé “Etudiants, l’avenir à crédit” qui démontait les mécanismes de mise en concurrence des systèmes universitaires dans le monde et dont la pointe émergée est l’endettement croissant des étudiants dans le monde. L’exemple britannique est exemplaire: la libéralisation de l’accès à l’université menée sous Blair s’est faite au prix d’une dette faramineuse dont l’État est en dernier ressort responsable. Face à l’augmentation considérable des frais d’inscription, de nombreux étudiants britannique s’exilent dans des pays d’Europe où le droit d’accès est gratuit ou quasiment gratuit.

La France est bel et bien engagée dans ce processus mondial de marchandisation de l’enseignement supérieur.

Cette politique est d’autant plus délétère que la France conserve la spécificité d’avoir 3 réseaux d’enseignement supérieur : les grandes écoles, l’université et le supérieur privé. Or, cette structure joue aux dépens des universités et de leurs étudiants.

Ne pouvant répondre à la demande sociale d’études supérieures, c’est l’enseignement privé qui connaît une croissance importante. Dans ce processus concurrentiel, ce ne sont pas les étudiants de licence qui sont l’enjeu mais ceux de master. La crise financière de 2008 et les politiques austéritaires menées depuis se sont traduites par une baisse des dépenses par étudiants alors que leur nombre augmente fortement.

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Les politiques publiques menées depuis les années 2000 ne peuvent donc qu’aggraver une faiblesse ancienne de l’université française, celle de l’encadrement pédagogique des étudiants de premières années. On ne fera pas la litanie des lois votées depuis les années 1980 destinées à réduire le taux d’échec en licence. Encore faudrait-il regarder de plus près ce que désigne l’expression « échec ». Certains chercheurs soulignent que ce terme globalise des situations très différentes, et qu’il correspond souvent à la recherche par les étudiants d’un parcours de formation leur convenant, autrement dit d’un processus d’orientation. Après tout, le tau d’échec en prépa médecine et en classes préparatoires aux grandes écoles est également très élevé, mais il est socialement accepté puisqu’il est destiné à sélectionner des élites.

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C’est dans ce contexte que le gouvernement vient d’annoncer ses projets. Si la sélection n’est pas retenue comme principe régulateur, ces projets en instillent des éléments. cette orientation politique ne peut que satisfaire l’électorat de droite et trouver une certaine audience au sein des classes moyennes qui espèrent y voire une chance de réussite supplémentaire pour leurs enfants.

Le projet de contraindre certains étudiants à suivre une année de remise à niveau conduira les bacheliers issus des catégories populaires à renoncer à l’université au profit des cursus courts, notamment dans les BTS dont le profil social populaire est de plus en plus fort.

Le projet de confier aux conseils de classe de terminale la mission de donner un avis sur les choix des élèves ne pourra qu’instituer une sélection. Même si ces avis seront consultatifs, les universités, face à l’afflux de dossiers à étudier, s’y rangeront certainement.

Pour le lecteur pressé ou l’observateur distrait, la question de l’orientation est assez simple: il s’agirait pour chaque élève ou étudiant de trouver la formation convenant le mieux à ses aspirations et ses résultats académiques.

L’orientation serait ainsi une étape nécessaire sans contenu véritable, une sorte d’itinéraire sur la carte de la formation des individus. Tout serait affaire de souplesse, de clarté des procédures et d’information. Le Monde peut ainsi titrer le 31 octobre dernier, à propos de la réforme de l’accès à l’université, que le gouvernement veut simplement encadrer l’entrée à l’université.

Ce projet suscite la crainte d’une sélection rampante au détriment des bacheliers issus des catégories populaires et des titulaires d’un bac pro ou technologique. Le 9 novembre, le  Conseil supérieur de l’éducation, organe consultatif, a rejeté le projet.

La signification de cette réforme doit être inscrite dans des enjeux sociaux et politiques plus larges qu’une simple correction de dysfonctionnements ou de la seule politique austéritaire.

L’orientation, un mot-écran

Le mot “orientation” est un terme polysémique car il désigne plusieurs phénomènes qui ne sont pas synonymes. Il fait référence, premièrement, à un ensemble de processus – notamment d’ordre institutionnel – aboutissant à la répartition des jeunes dans les différentes voies de formation ou d’apprentissage d’un dispositif de formation.

Deuxièmement, « orientation » fait référence à l’ensemble des activités et des processus réflexifs d’un individu lui permettant de s’engager dans une formation ou dans une voie
professionnelle et, d’une manière plus générale, de « trouver sa voie » et de « prendre en main » la direction de son existence.

Troisièmement, « orientation » désigne des dispositifs et des pratiques (professionnelles) d’aide aux individus visant à leur permettre de faire face le mieux possible aux tâches requises pour « s’orienter » .

Pour comprendre ce que cache cette réforme de l’accès à l’université dont l’orientation est une pièce maîtresse, il convient de l’inscrire dans le processus initié au début des années 2000 visant à instituer un marché de l’enseignement supérieur à l’échelle européenne et mondiale. Il s’agit de redéfinir les fonctions sociales, culturelles et économiques des universités mais aussi de d’instituer un type d’étudiant entrepreneur de soi-même, sujet économique employable tout au long de la vie. La loi n° 2009-1437 du 24 novembre 2009 relative à l’orientation et à la formation professionnelle tout au long de la vie en est une des modalités. On retrouve ici la thèse de Karl Polanyi dans La grande transformation (1944): c’est l’appareil d’État, par une redéfinition des normes, qui ordonne et met en oeuvre les conditions sociales, culturelles et politiques d’une autonomisation toujours plus forte du marché.

L’orientation et l’université : une relation récente

L’orientation est relativement récente dans l’université. Alors qu’elle s’est développée dans l’enseignement primaire, technique et professionnel dès les années 1920 et dans l’enseignement secondaire à partir de 1959, elle entre à l’université après Mai 68. La création du BUS en 1932 était destinée à endiguer le flux – bien que modeste – des bacheliers vers l’université dans un contexte de montée du chômage des diplômés et de mobilisation des professions libérales pour défendre leurs revenus. Jusqu’à sa transformation en ONISEP en 1970, l’action du BUS s’était concentré sur les élèves des lycées.

Les suites de Mai 68 marque un tournant. L’orientation est ainsi un des moyens de sortie de la crise universitaire. La loi Faure (1968) institue des “cellules d’information et d’orientation” qui seront remplacées, en 1973, par les Services Communs Universitaires d’Information et  d’Orientation (SCUIO). Les deux objectifs principaux assignés aux SCUIO sont d’une part d’accroître l’orientation vers les disciplines scientifiques, et d’autre part de favoriser les orientations vers des études courtes, permettant une insertion rapide dans le monde du travail. Avec la loi Faure, le projet professionnel et la réussite de l’étudiant entrent dans l’université. Une seconde inflexion majeure intervient dans les années 2000.

L’orientation active” comme réponse à la crise sociale

Deux crises sociales  sont à l’origine de “l’orientation active”: la «crise des banlieues» (2005) et la « crise du Contrat Première Embauche » (CPE, 2006). Face aux difficultés d’insertion professionnelle de la jeunesse en raison du chômage de masse, l’État planifie un processus de concertation destiné à légitimer les mesures de réforme envisagées. Il organise un “Débat national université-emploi (2006)” autour de trois principales thématiques : l’information, l’orientation et l’insertion professionnelle ; la professionnalisation des études; l’apprentissage et le développement de l’alternance. Les recommandations finales de la commission sont de trois ordres:

  • l’information est au cœur de l’orientation. Il s’agit de tendre vers une meilleure lisibilité des diplômes, de leurs débouchés ainsi que des compétences professionnelles qu’ils développent.
  • l’orientation est considérée comme le principal levier pour résoudre les problèmes de décrochages et d’insertion, notamment par l’intermédiaire d’un accompagnement rigoureux de l’étudiant dans la construction de son projet personnel et professionnel (lifelong learner)
  • la professionnalisation des parcours d’enseignement est considérée comme le moyen le plus efficace pour préparer l’étudiant à sa future insertion professionnelle.

Ces recommandations deviennent les axes mis en œuvre par les réformes de l’enseignement supérieur. Le Plan réussite en Licence (PRL, 2007), intégré à la Loi du 10 août 2007 relative aux Libertés et Responsabilités des Universités (LRU) assigne aux universités d’assurer, non seulement l’orientation des étudiants mai aussi leur insertion professionnelleLRU et PRL veulent d’une part promouvoir une rationalisation de l’enseignement universitaire et de ses débouchés, pour favoriser l’insertion professionnelle des diplômés, et, d’autre part, permettre à l’Université de répondre à des critères de rentabilité. Il ne s’agit plus simplement de la réussite et de l’orientation de l’étudiant, mais davantage de la réussite de l’établissement, celui-ci étant dans l’obligation de développer sa capacité d’agir positivement sur le devenir des étudiants. On mesure ici le saut qualitatif qui masque l’usage d’un mot valise comme “l’orientation”.

Cette politique “d’orientation” entre en cohérence et s’articule à la modernisation de l’enseignement supérieur initiée au niveau européen.

Les injonctions européennes reconfigurent l’orientation

L’orientation active” doit être inscrite dans le cadre plus large des politiques internationales qui tendent à favoriser un cadre global de qualifications pour assurer une la circulation des étudiants sur le marché du travail dans l’espace européen, ainsi qu’une compétitivité accrue au niveau mondial. Elle renvoie également à l’évolution des paradigmes éducatifs portés par les organisations internationales et les élites politico-administratives. Alors que dans les années 1960 et 1970, les politiques éducatives et de formation étaient pensées dans la cadre théorique du « capital humain », les années 1980 ont vu émerger les catégories de compétences et « lifelong learning ». 

Les changements qui affectent les missions et le rôle de l’Université en matière d’orientation, sont à comprendre au regard des injonctions faites par le Conseil de l’Union européenne dans le cadre de la Stratégie de Lisbonne. Trois principaux axes s’en détachent: l’orientation et l’insertion professionnelle des étudiants doit être une priorité de l’Université (au même titre que la formation et la recherche scientifique) ; une logique de rentabilité et de rationalisation de l’enseignement universitaire et de ses débouchés doit se développer ; au moins la moitié d’une classe d’âge doit parvenir au niveau de qualification d’un diplôme d’enseignement supérieur.

Ces transformations approfondissent le  processus de Bologne (1999), qui a impulsé une nouvelle structuration de l’espace universitaire guidée par la compétitivité (nationale et internationale), l’adéquation formation-emploi (employabilité des formés), mais également par une prise en compte grandissante des indicateurs de performance et de qualité.

La fabrique de l’individu libéral

Depuis les années 1990, on assiste ainsi à la mise en place d’un système de formation profondément différent du système antérieur, dont l’orientation est un des instruments. Les transformations contemporaines de l’université accompagnent la généralisation d’un modèle universitaire différent dans ses objectifs, ses fonctions et ses modalités de fonctionnement des modèles antérieurs qui, sans avoir totalement disparu, sont en voie de marginalisation.

D’une part, l’orientation vers et à l’Université devient une tâche éducative de premier ordre et une priorité de l’action publique. D’autre part, les dispositions prises en matière d’orientation veulent inscrire l’étudiant dans une une logique de professionnalisation devenue centrale. L’enjeu n’est ’est plus seulement d’aider l’étudiant à travailler sur son projet, mais plus globalement de lui permettre de développer des compétences transversales, faisant de lui un individu compétent, en capacité d’opérer des choix et de construire son parcours, autrement dit de “fabriquer” l’individu libéral, auto-entrepreneur de lui-même.
Enfin, la politique ministérielle ne tend pas vers le développement d’un corps particulier d’experts en orientation, mais plutôt vers la mobilisation d’un ensemble d’acteurs, dont les personnels enseignants sont une pièce-maîtresse.

L’orientation dans l’enseignement supérieur constitue donc un enjeu beaucoup plus large que l’abandon d’un algorithme au profit d’un autre. Mais pour franchir une nouvelle étape quantitative permettant d’inscrire totalement le système universitaire dans la logique libérale à l’œuvre, il reste un obstacle, de taille, le baccalauréat. Loin d’être un enjeu pédagogique, il est aujourd’hui en enjeu social et politique, un levier pouvant faire barrage à la marchandisation annoncée de l’enseignement supérieur.